Place à l’anti-monument

L’artiste a été sélectionné au terme d’un concours tenu en 2013, devançant des collègues comme Valérie Blass et Michel de Broin.
Photo: David Afriat Le Devoir L’artiste a été sélectionné au terme d’un concours tenu en 2013, devançant des collègues comme Valérie Blass et Michel de Broin.

Jadis indiscutable sur la place publique, la figure humaine a longtemps régné, solide sur son socle et nimbée de son aura de personnage historique. Puis elle s’est faite plus discrète, jusqu’à être honnie par les courants modernes. La pièce d’art public qui vient de faire son apparition dans le Quartier des spectacles prouve avec grâce et force, en substance et en nombre, que le corps sculpté a de nouveau droit de cité.

L’oeuvre Où boivent les loups ? de Stephen Schofield a certes peu à voir avec la tradition du monument statuaire. La figure humaine domine, oui, mais elle n’est ni glorieuse ni mielleuse. Cet anti-monument, qui s’étiole en cinq morceaux, en cinq « stations », parle de solitude, de risque, d’échec et même, à voir l’élément central, du leader déboulonné, tombé de son piédestal.

« C’est un jeu d’équilibre et de déséquilibre », commentait l’artiste, alors qu’on le rencontrait peu avant l’inauguration officielle de son oeuvre.

Stephen Schofield est sorti lauréat d’un concours tenu en 2013, devant cinq de ses collègues, dont Valérie Blass et Michel de Broin. Son oeuvre, qui exalte l’expression de la main ouverte, lance une série de clins d’oeil au monde du spectacle. Le titre, lui, est tiré d’un recueil de Tristan Tzara, le poète dada. Schofield a voulu évoquer par là la création, activité qui exige « à la fois solitude, énergie physique, symétrie, force sauvage ».

Doté d’un budget de 600 000 $, ce projet du Bureau d’art public de la Ville de Montréal s’inscrit dans le cadre des travaux d’aménagement de la rue Jeanne-Mance. Le gouvernement du Québec a donné son appui par le truchement de la Politique d’intégration des arts à l’architecture et à l’environnement, couramment appelée politique du 1 % (à l’égard des coûts totaux d’un chantier). Or, c’est la moitié de 1 % qu’auront représentée les 600 000 $, puisque le budget global des travaux, selon le Service des communications de la Ville, s’élève à 120 millions.

Photo: Ville de Montréal Maquette de l’œuvre «Où boivent les loups?»

L’homme nu

Certaines figures sont facilement reconnaissables, comme la ballerine tête à l’envers et en équilibre sur une main. D’autres, moins explicites à l’égard des arts, tel l’homme nu prêt à faire basculer sa chaise, sont néanmoins d’un grand réalisme, bien que pas à la manière hyperprécise d’un Ron Mueck. La nudité peut surprendre, mais ne dit-on pas d’un artiste qu’il se met à nu chaque fois qu’il monte sur scène ?

« J’ai pris un risque avec ce personnage. Mais c’est une nudité saine. Et puis, cet homme nu se tient à côté d’une femme habillée. J’ai pensé à l’histoire de l’art », dit Stephen Schofield, heureux d’avoir renversé les rôles.

Enfin, il y a des éléments plus abstraits, comme la longue enfilade d’une main, semblable, jamais la même, référence, selon l’artiste, « à la musique, à ses nuances qui font de la répétition quelque chose d’intéressant ».

Les cinq parties de l’oeuvre, dont la localisation a été déterminée avant le concours, longent le complexe Desjardins, entre le boulevard René-Lévesque et la rue Sainte-Catherine. Dans cet environnement déjà bien garni — et la festivalite n’est même pas commencée —, le choix pour la dispersion étonne.

J’ai pris un risque avec ce personnage. Mais c’est une nudité saine. Et puis, cet homme nu se tient à côté d’une femme habillée. J’ai pensé à l’histoire de l’art.

 

Modules imposés

Stephen Schofield ne s’en fait pas trop de ce contexte. Le dessinateur et sculpteur aguerri, actif depuis les années 1980 et aujourd’hui représenté par la galerie Joyce Yahouda, a conçu cette oeuvre (et ses neuf personnages) en fonction de son étalement. « Ça ne me dérange pas, admet-il, que les gens ne se rendent pas compte que c’est le même artiste qui a fait les cinq stations. »

Les cinq plateformes lui ont été imposées. Un mal pour un bien. « Au départ, elles me dérangeaient. Mais si elles n’avaient pas été là, il aurait fallu que je prenne en compte l’édifice. Le complexe Desjardins n’a jamais gagné de prix d’architecture, que je sache. Ce qui me dérange davantage, c’est le Mikes », dit-il en pointant le panneau du restaurant placé tout près d’une des plateformes.

Dotés parfois d’un mur blanc en toile de fond, les modules neutralisent d’une certaine manière le contexte d’exposition. Elles signalent la présence d’un petit théâtre fixe. Elles invitent à s’y attarder. Car au-delà de la scène imaginée, il y a un travail de la matière qui gagne à être vu de près. La diversité des matériaux (aluminium, acier, béton et bronze) et sa pigmentation révèlent le souci pour le détail.

Stephen Schofield a moulu toutes sortes d’objets, de la veste qu’il a lui-même cousue pour l’occasion aux sacs en plastique recouvrant les petits personnages qui transportent la statue tombée de son piédestal (non, il ne s’agit d’aucun dictateur). Les deux paires de mains de la quatrième station ne sont en fait que des coquilles. Vidées, elles semblent fragiles et, pourtant, elles sont en béton.

Par son évocation du monde artistique, Où boivent les loups ? est une oeuvre universelle. Son auteur l’a cependant conçue avec son lot de références personnelles, tirées autant de sa propre expérience de spectateur (une performance du chorégraphe montréalais Andrew Harwood lui a soufflé la ballerine) que de ses souvenirs d’enfance.

C’est ce qui lui permet de dire que, si l’artiste est un être solitaire, qui travaille isolé dans son atelier, « il est toujours accompagné, mentalement, par d’autres ». La statue couchée et transportée par « des enfants espiègles » stigmatise ce soutien dont bénéficie chaque individu, finalement. Le monument est tombé, mais il n’est pas seul.

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