Les journaux sont pleins de mensonges

Naeem Mohaiemen livre une trilogie sur le malentendu et la difficulté de penser ensemble au Centre Vox.
Photo: Michel Brunelle Naeem Mohaiemen livre une trilogie sur le malentendu et la difficulté de penser ensemble au Centre Vox.

Pour ceux qui auraient tendance à croire que le terrorisme est une question récente, que jamais auparavant notre planète n’a vécu de violences pareilles à celles qui se déchaînent en ce nouveau siècle, pour ceux qui ont entre autres oublié les nombreux attentats des anarchistes au tournant du XXe siècle, voici une exposition qui rappellera une époque chaotique récente.

Depuis 2006, l’artiste Naeem Mohaiemen, qui vit entre New York et Dacca, au Bangladesh, travaille à sa trilogie intitulée The Young Man Was (No Longer a Terrorist). Ce projet, qui pourra sembler être un documentaire sur l’histoire du Bangladesh et sur la place des révolutionnaires d’extrême gauche dans ce pays, traite d’une question plus collective. S’inspirant des idées de la philosophe Susan Buck-Morss, Mohaiemen défend l’idée d’une histoire universelle où il n’y aurait donc pas de séparation « entre Est et Ouest, entre Nord et Sud ».

Photo: Naeem Mohaiemen «Afsan’s Long Day (The Young Man Was, Part II)», image fixe, vidéo, 2014, 40 min.

À travers ces trois vidéos, il s’agit donc d’appréhender un fragment de la dynamique politique entre les diverses parties de la planète. Il souhaite ainsi nous faire réfléchir à l’échec de certaines utopies de l’extrême gauche dans son désir de créer une révolution mondiale, dans sa volonté, plus colonialiste que postcolonialiste, de libérer le tiers-monde. Mohaiemen nous amène aussi à tirer des leçons des échecs de ces idéaux et des paradoxes inhérents aux mouvances révolutionnaires…

«United Red Army»

Le premier volet de cette trilogie s’intitule United Red Army et traite des implications d’un événement maintenant un peu oublié… Le 28 septembre 1977, en solidarité avec la situation des Palestiniens, l’Armée rouge japonaise détourne le vol 472 de la Japan Airlines vers le Bangladesh. Dans les années 1970, l’Armée rouge japonaise et le groupe Baader-Meinhof (la bande à Baader) étaient les principaux groupes terroristes qui utilisaient le détournement d’avion comme arme.

En Europe, c’est l’époque que l’on surnomma « les années de plomb », années où les extrémistes de gauche et de droite sévissaient. 1977 est une année dure pour l’aviation puisqu’un deuxième détournement eut lieu quelques jours après celui du Bangladesh. Le 13 octobre 1977, le vol 181 de la compagnie Lufthansa est piraté par le Front populaire de libération de la Palestine. Cet avion finira sa course à Mogadiscio, en Somalie, où la police allemande en fera l’assaut.

Le détournement du vol de Japan Airlines s’était certainement fait en direction du Bangladesh parce que les pirates avaient quelques sympathies pour ce pays musulman… Les Palestiniens qu’ils défendaient n’étaient-ils pas eux aussi de cette religion ? Les terroristes n’avaient certainement pas trop fait de recherche sur ce pays, ne se doutant pas des tensions qu’ils allaient réveiller entre gauchistes, musulmans et militaires…

Grâce à des archives de chaînes de télévision états-uniennes, de l’armée du Bangladesh et de la télévision japonaise, Mohaiemen arrive à nous faire suivre tous les détails des négociations menées principalement entre un terroriste surnommé Dankesu (et qui était peut-être Osamu Maruoka) et A. G. Mahmood, chef des armées de l’air du pays.

Aucun des otages ne fut finalement tué, les pirates ayant obtenu de la part du gouvernement du Japon de l’argent et la libération de plusieurs de leurs camarades condamnés à la prison. Mais ce fut la dernière fois qu’un État accepta de négocier avec des pirates de l’air. Les pays du monde entier décidèrent alors d’appliquer la ligne dure, d’où l’intervention de Mogadiscio. Ce fut aussi pour le Bangladesh un moment difficile. Malgré le désir évident d’A. G. Mahmood de défendre la stabilité et l’indépendance de son pays en réglant la situation avec ses troupes et ses négociations, le pays fut néanmoins la victime collatérale de ce détournement, des militaires profitant de ce moment pour effectuer un coup d’État…

L’oeuvre met en scène d’autres paradoxes. Il y a ce paradoxe que les extrémistes de gauche et les extrémistes religieux éprouvaient et éprouvent toujours une haine similaire pour un capitalisme qui nous mène à notre perte. Situation paradoxale aussi que celle où Mahmood, souhaitant contrôler les informations données aux terroristes, explique à Dankesu qu’il préfère ne pas lui procurer les journaux, car ceux-ci sont pleins de mensonges, et où celui-ci acquiesce car, en effet, les journaux sont trompeurs… Une trilogie sur le malentendu et la difficulté de penser ensemble.

Les conditions de monstration de cette trilogie ne sont pas optimales. Nous aurions aimé la voir dans une salle de projection pour films… À elles trois, ces vidéos demandent 183 minutes de visionnement, ce qui vous demandera plus d’une visite. Mais le propos de l’artiste, qui n’apporte pas de solution au problème du terrorisme, amène à réfléchir à la non-efficacité de la violence autant du point de vue des États que de celui de ceux qui veulent changer le monde… Mais il s’agit peut-être d’une nouvelle utopie…

The Young Man Was (No Longer a Terrorist)

De Naeem Mohaiemen. Au Centre Vox, jusqu’au 25 juin.