Des sourds et des aveugles devant les sans-voix

Des parents en deuil alors qu’ils retrouvent le corps de leur fils disparu, 17 jours après l’effondrement du Rana Plaza. Photo tirée de l’exposition «Le goût mortel des vêtements à rabais» d’Abir Abdullah.
Photo: Abir Abdullah Des parents en deuil alors qu’ils retrouvent le corps de leur fils disparu, 17 jours après l’effondrement du Rana Plaza. Photo tirée de l’exposition «Le goût mortel des vêtements à rabais» d’Abir Abdullah.

On dit que les images sont toutes-puissantes, qu’elles ont un immense pouvoir sur nos comportements, nous influençant au point de nous faire agir malgré nous… Pourtant, il semblerait bien que nous soyons plus imperméables et plus insensibles que ce que nous nous complaisons à répéter. Ces jours-ci, à la Maison de la culture Montréal-Nord, Abir Abdullah prouve bien l’inanité de ce modèle.

Vous pourrez y voir une vingtaine d’images de ce photographe travaillant pour l’European Pressphoto Agency. Elles documentent l’écroulement du Rana Plaza, un atelier de confection de vêtements, le 24 avril 2013, dans un faubourg de Dacca, capitale du Bangladesh. Les médias nous ont bombardés de ses photos et de bien d’autres montrant les décombres ainsi que des corps ensevelis dans cet immeuble construit sans permis, à la va-vite et sans respecter les normes élémentaires d’architecture… Plus de 1100 personnes y sont mortes et plus de 600 en sont sorties handicapées à vie.

Abir Abdullah a passé 18 jours sur les lieux et a gardé contact pendant plusieurs mois avec des survivants afin de les photographier dans leur nouvelle vie. Imaginez un moment que la chose se soit produite ici en Occident, du bon côté du système capitaliste. Qui faut-il poursuivre ? Les propriétaires de cet immeuble ? Le gouvernement du Bangladesh ? Pour Abdullah, une partie de la responsabilité va plutôt aux marques comme Disney, Walmart et Nike qui ne paient pas le juste prix pour la confection de leurs produits. Mais ne sommes-nous pas tous un peu complices ?

Car c’est bien à ce prix que nous payons moins cher les vêtements qui font craquer nos placards et finissent à la poubelle une fois démodés. Les compagnies impliquées dans la tragédie du Rana Plaza, compagnies qui profitent bien de la situation, ont traîné les pieds dans le paiement de dédommagements aux victimes. En avril 2015, Benetton a finalement versé un petit million d’euros au fonds d’indemnisation…

Au Bangladesh, il y a quatre millions de travailleurs dans le secteur du textile qui vivent dans des conditions effroyables. Avec raison, certains parlent des « esclaves du textile ». Cette expo montre aussi des images des incendies à la fabrique Tazreen Fashions le 24 novembre 2012, au SMART Fashion le 26 janvier 2013 et au Gazipur le 8 octobre 2013. Nos multinationales se cachent derrière le fait qu’elles y faisaient uniquement de la sous-traitance…

Au début du XXe siècle, ces mêmes conditions existaient dans l’industrie du textile à Montréal, qui était alors la deuxième ville au monde dans ce secteur industriel. Des gens comme les syndicalistes Léa Roback et Madeleine Parent se sont battus pour que ces conditions changent. Nous sommes rendus à un moment de l’histoire de l’humanité où doivent se mettre en place des normes et des lois mondiales pour tous les travailleurs.

Yves Choquette

Autre exemple de notre impuissance politique ? La guerre en Ukraine. Elle a été couverte par bien des médias. Et puis une nouvelle plus « importante », plus fraîche, l’a chassée des manchettes. Yves Choquette fait partie de ceux qui l’ont montrée et qui continuent à vouloir en parler. Choquette n’hésite pas à décrire la guerre en Ukraine comme d’un conflit oublié. Il s’est rendu sur place et nous en a ramené des images, dont plusieurs décrivant le quotidien assez épouvantable de gens ayant fui les zones de combats et s’étant réfugiés dans d’anciens bunkers.

Choquette explique comment en Ukraine il y a plus de 150 mercenaires et aventuriers canadiens, pour la plupart du côté russe, qui se sont rendus là-bas, certains juste pour le « plaisir » de participer à une guerre, d’autres par idéologie. Il parle entre autres d’un jeune homme qui est allé se battre en Ukraine car il voyait en la Russie le seul rempart aux valeurs et idéologies états-uniennes. Choquette ajoute que les médias discutent beaucoup de ces individus qui partent se joindre au groupe armé État islamique, mais que la situation est bien plus complexe. Mais bon, certains sujets ou certains angles sont plus à la mode…

Le goût mortel des vêtements à rabais

D’Abir Abdullah, à la Maison de la culture et communautaire de Montréal-Nord jusqu’au 22 mai et «Ma vie est un bunker» D’Yves Choquette, à la Maison de la culture du Plateau-Mont-Royal jusqu’au 5 juin.

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