Un théâtre d’oeuvres

Jérôme Delgado Collaboration spéciale
«Priority Innfield(Way)» (2013) de Lizzie Fitch et Ryan Trecartin
Photo: Fulvio Orsenigo «Priority Innfield(Way)» (2013) de Lizzie Fitch et Ryan Trecartin

Ce texte fait partie du cahier spécial Été des musées

À peine sorti d’un hiver islandais et fier du succès de l’exposition Ragnar Kjartansson, le Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) invitera une nouvelle fois ses visiteurs dans un théâtre d’images où le temps et l’espace sont passablement modifiés. Un Théâtre d’images, ou « théâtre de sculptures », appellation choisie par le musée pour décrire l’installation Priority Innfield, du duo Lizzie Fitch et Ryan Trecartin.

L’oeuvre de ces artistes basés à Los Angeles sera un des gros morceaux à voir, et à vivre, cet été, sur la rue Sainte-Catherine. L’oeuvre rassemble quatre films inspirés par notre époque animée par la consommation d’images. Disposés dans un « espace uni et isolé du reste du monde », selon le communiqué du MAC, les films, qui ont été « tournés dans un style direct, quasi amateur », « déferlent à un rythme effréné et sans relâche ».

Priority Innfield parcourt l’Europe depuis qu’elle a été dévoilée à la Biennale de Venise de 2013. Avec l’appui de la Zabludowicz Collection de Londres, un établissement privé, le MAC présente cette installation en première nord-américaine.

C’est cependant à une grande figure de l’art canadien, Liz Magor, que le musée montréalais consacrera son plus grand nombre de salles cet été. Intitulée Habitude, l’exposition survolera 40 ans de pratique. Sculptures ou installations, les 75 oeuvres réunies pour l’occasion s’attardent à des thèmes à la fois intimistes et universels. Il s’agira de la plus grande et ambitieuse exposition jamais consacrée à l’artiste.

Minimalistes ou conceptuelles, mais aussi basées sur des objets du quotidien, les oeuvres de Liz Magor puisent dans différentes sources esthétiques. Dans leur travail de commissariat à quatre mains, Dan Adler, de l’Université York de Toronto, et Lesley Johnstone, conservatrice au MAC, ont mis de l’avant cette multiplicité d’influences, selon les documents du musée.

« L’exposition, y lit-on, explorera la tension entre les préoccupations classiques de l’art minimal (travail sériel, emploi de matériaux non traditionnels et de formes abstraites, approfondissement des notions de répétition, de variation et de réitération) et l’inscription des notions de différence, d’identité citoyenne et de conditionnement psychologique. »

Aussi étonnant que cela puisse paraître, l’artiste née à Winnipeg en 1948, aujourd’hui établie à Vancouver, n’a pratiquement jamais exposé au Québec. Son précédent solo (et seul autre ?) remonte à 1987, déjà au MAC. Et si ce n’était de sa présence dans la récente Zoo (en 2012, toujours au MAC), il faut remonter à plus de 10 ans, pour trouver trace d’elle dans une exposition thématique.

Dire que Liz Magor est méconnue au Québec est un euphémisme. Sa fortune critique ici est inexistante. La seule littérature en français d’importance à son sujet se retrouve dans les publications des quelques expositions thématiques qui incluaient son travail — Zoo ou Les éléments de la nature (Cité de l’énergie, à Shawinigan, en 2005), par exemple.

Montée en coproduction avec deux établissements de langue allemande — le Migros Museum für Gegenwartskunst, de Zürich, et le Kunstverein de Hambourg —, l’exposition s’annonce comme une mise à jour plus que nécessaire. Elle donne l’occasion d’honorer une artiste à la carrière, par ailleurs, heureuse depuis les années 1980, alors qu’elle était de toutes les manifestations : Biennale de Sydney en 1982, Biennale de Venise en 1984, où elle avait représenté le Canada, et Documenta de Cassel en 1987.

Parmi les oeuvres anciennes retenues par les commissaires, signalons Production (1980), une massive installation de briques en papier journal. Le travail récent de Liz Magor continue à se jouer des apparences et des objets les plus divers. Ses assemblages incorporent aujourd’hui des moulages de plâtre et des matériaux textiles. Avec humour et un sens aiguisé pour la tragédie, l’artiste peut évoquer dans une même image fragilité et robustesse, comme dans ce Big Mac de la consommation qu’est Stack of Trays (2008). L’oeuvre est constituée d’une montagne de déchets divers (mégots, bouteilles, papiers), disposés en alternance avec des assiettes en gypse.

En plus des oeuvres de Liz Magor et celle du duo Lizzie Fitch et Ryan Trecartin, le programme estival du MAC comprend des expositions inaugurées en mai. L’une d’elles, intitulée Dans mon atelier, je suis plusieurs, offre un regard posthume sur la très éclectique production d’Edmund Alleyn (1931-2004), faite essentiellement de peintures, mais aussi de sculptures, dont l’emblématique oeuvre-habitacle-cinéma Introscaphe (1968-1970).

L’été se déroulera sous le signe de la technologie, car le MAC profite de la saison pour présenter, sous le titre Orchestré, deux de ses acquisitions récentes. Mises en relation, mais dans des espaces bien distincts, les oeuvres Orchestre à géométrie variable de Jean-Pierre Gauthier et data.tron de Ryoji Ikeda explorent « la musique et d’autres formes d’orchestration visuelle » de manière bien distincte.

La sculpture cinétique de Gauthier, oeuvre phare d’une grande exposition à Saint-Hyacinthe, en 2014, « allie électronique, robotique primitive et éléments musicaux ». Ikeda, lui, traduit ses explorations du monde immatériel sur un écran. Dans les deux cas, ce sont des oeuvres immersives qui attendent les visiteurs.

Sous plusieurs aspects, le MAC de cet été sera certes un théâtre d’images, mais aussi de sculptures, de peintures, de sons.

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