Corridors de curiosités

André Lavoie Collaboration spéciale
«Hydra», Pieter Tanjé, tirée de «Locupletissimi Rerum Naturalium» {…} d’Albertus Seba, Amsterdam, 1734-1755
Photo: Source Musée Stewart «Hydra», Pieter Tanjé, tirée de «Locupletissimi Rerum Naturalium» {…} d’Albertus Seba, Amsterdam, 1734-1755

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Auteur d’oeuvres qui enrichissent les collections du Musée d’art contemporain de Montréal, du Musée national des beaux-arts du Québec, du Pretoria Art Museum en Afrique du Sud ou encore du National Art Museum of China à Beijing, Jérôme Fortin connaît bien les musées en tant qu’artiste, mais pas seulement. Natif de Joliette, il a été invité par les techniciens du Musée d’art de cette ville à se joindre à eux pour mettre en place des expositions à l’époque où l’établissement avait complété son premier agrandissement. Il n’avait alors que 19 ans, et une partie de sa carrière allait être consacrée à mettre en valeur le travail des autres.

C’est également à Joliette qu’il a découvert l’histoire entourant les cabinets de curiosités, « les ancêtres de nos musées d’aujourd’hui », comme les désigne Jérôme Fortin, fasciné par ces espaces privés que l’on retrouvait en Europe, principalement au XVIe et au XVIIe siècle. « Ces collectionneurs, on les appelait des “curieux”, qui exposaient chez eux des objets afin de faire un résumé du monde, de montrer la connaissance de l’homme sur son environnement. On pouvait retrouver un crocodile à côté d’un masque africain ou d’une gravure. Tout était mélangé. »

Sa fascination pour cette pratique particulière d’un autre temps trouve un aboutissement logique au Musée Stewart, situé sur l’île Sainte-Hélène, où il a été invité à jeter un éclairage nouveau sur les collections regroupant plus de 27 000 objets de toutes sortes évoquant la présence européenne en Nouvelle-France et en Amérique du Nord jusqu’à nos jours. Jérôme Fortin s’avoue ravi d’avoir joué à la fois au conservateur et à l’artiste dans le cadre de Curiosités, exposition inaugurée le 5 mai dernier et ouverte au public jusqu’au 12 mars 2017.

Il reconnaît cependant ne pas avoir agi en véritable conservateur : « Je n’avais pas de préoccupations historiques. » Plutôt intéressé par « les objets en soi » et ayant reçu la commande de livrer une exposition « ludique », ses nombreuses promenades dans les réserves du Musée Stewart lui ont permis d’établir de multiples correspondances avec sa propre démarche artistique. « J’ai découvert plusieurs artefacts acquis en séries : des serrures, des clés, et plein d’autres objets du quotidien en fer forgé. Dans mon travail, je suis aussi fasciné par les séries et les accumulations. »

Du cabinet au corridor

Pour Jérôme Fortin, il ne s’agissait pas seulement d’extirper des réserves des objets divers pour les étaler un peu partout dans les espaces d’exposition. La participation du public est non seulement souhaitée, mais indispensable. « Quelqu’un qui n’est pas curieux ne verra rien, prévient l’artiste, car il va passer dans un corridor avec plein de portes colorées. » Tout en qualifiant Curiosités d’exposition interactive, il ajoute d’emblée qu’elle est résolument « low-tech » : pas de technologies sophistiquées, mais un déploiement technique capable de plaire aux petits et grands. « Il faut ouvrir une porte, pousser une trappe, regarder à travers un trou de serrure, un judas ou une boîte aux lettres. Le rapport aux oeuvres devient forcément différent. »

La liberté que lui a donnée le Musée Stewart de rassembler les oeuvres de son choix l’a aussi inspiré à s’engager sur des chemins peu fréquentés, jetant son dévolu sur des artefacts qui, normalement, resteraient hors de la vue du public, car ils ne présentent que peu d’intérêt — du moins selon certains standards muséologiques. C’est ainsi qu’il s’est pris d’affection pour des étuis à chapeaux et des étuis à pipes. « J’ai essayé de trouver des objets difficiles à présenter autrement que dans des cabinets de curiosités », admet Jérôme Fortin. Certains ont même été photographiés de façon à donner aux clichés l’aspect d’une radiographie.

Grand amoureux des accumulations et des assemblages hétéroclites, l’artiste et conservateur n’allait pas se priver de piger parmi tous ces trésors « en dormance » et de leur donner un nouvel éclat grâce à son regard d’artiste. Dans son désir de « jumelage d’objets », il a tenté de multiplier les « associations poétiques », comme ce rapprochement entre un magnifique télescope… et des passoires. « Derrière cette collection de passoires, il y a de la lumière, ce qui procure un effet étoilé », explique-t-il.

Ce n’est pas la seule surprise que Jérôme Fortin réserve au public qui saura se laisser guider par son flair pour s’aventurer du côté des bâtiments militaires de l’île Sainte-Hélène reconvertis en musée, ce secret encore trop bien gardé, ignoré des Montréalais et des touristes, même 60 ans après son inauguration.