Fondateurs de la modernité

Ludwig Mies van der Rohe (1886-1969), chaise Barcelona 1929 (exemplaire vers 1960)
Photo: Denis Farley Ludwig Mies van der Rohe (1886-1969), chaise Barcelona 1929 (exemplaire vers 1960)

Le long fil qui relie le Bauhaus allemand et le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) n’est pas un élastique qui risque de casser. Bien au contraire, clame la petite exposition Partenaires en design : Alfred H. Barr, Jr. et Philip Johnson. Petite, en nombre de salles (1), mais sensée et condensée que cette longue histoire faite d’objets et du goût pour le moderne (lire actuel).

Tout entre dans l’ordre des choses, et dans les cinq estrades thématiques qui composent l’expo du musée de la rue Sherbrooke. Entre le Bauhaus, école d’architecture et de design qui a jeté les bases du modernisme, et le MBAM de 2016, plus d’un épisode s’échelonne. À celui des Alfred H. Barr et Philip Johnson cités dans le titre succèdent ceux du MoMA de New York, de la passionnée de design Liliane M. Stewart, du Musée des arts décoratifs qu’elle a fondé, de la collection du MBAM et, enfin, du Programme Liliane et David M. Stewart pour le design moderne, l’entité qui a conçu l’expo.

Partenaires en design est le dernier projet entrepris par Liliane M. Stewart, décédée en 2014. Il réunit 70 objets, autant du mobilier que de la vaisselle, ainsi que des textiles et des machines. Parmi les gros morceaux figure la cuisinière Electrochef (1930), de Warren Noble et Emil Piron, dont les éléments, notamment le four, semblent en flottaison. L’objet appartient au MBAM après avoir transité entre les mains de dame Stewart, comme beaucoup de ce qui est exposé.

On peut cependant dire que tout, ou presque, émane du MoMA. Le musée de Manhattan, fondé en 1929, a renouvelé le programme muséal, ouvrant les portes à des disciplines telles que les arts dits industriels. Bien que le modèle puisse être contesté, un musée encyclopédique, comme le MBAM, poursuit avec honneur l’initiative new-yorkaise.

L’âme pionnière du MoMA était celle d’Alfred H. Barr et Philip Johnson, respectivement son premier directeur et son premier conservateur d’architecture. Leurs idées, qui culminent avec le style international, leur sont venues de voyages en Europe, entre 1927 et 1931.

Inspirées des préceptes du Bauhaus pour les angles droits et les formes simples, leurs expos, telles que Machine Art (1934), ont fait école. Avec ses 600 pièces, exemples du mariage entre beauté et fonction, cette expo a droit à une des aires thématiques de Partenaires en design. C’est là qu’on retrouve la cuisinière Electrochef.

Si l’expo surprend pour sa thèse de départ — la collaboration entre Barr et Johnson serait méconnue —, elle ne s’empêtre pas dans les détails. Les cinq sections proposent des arrêts succincts, mais évocateurs de l’aventure provoquée par l’arrivée en Amérique du Bauhaus (et des Gropius et Moholy-Nagy qui grappillaient autour).

Autant on rend ici hommage à l’oeil de Liliane M. Stewart (l’aire « Répandre le message du design moderne » semble être un minimusée à sa mémoire), autant on fait de Barr et de Johnson les fondateurs de notre modernité. Ainsi, les zones dédiées aux « appartement[s] » de l’un et de l’autre proposent des meubles d’un Ludwig Mies van der Rohe. Ça en dit beaucoup.

« Le terme moderne désigne ce qui est actuel », exprimait, en 1935, Philip Johnson. En présentant cette modernité née il y a trois quarts de siècle dans le Carré d’art contemporain, le MBAM joue d’audace. Avec raison. L’absence de chronologie claire favorise le mélange de temporalités, sans nuire à la compréhension du propos. Enfin, le cinéaste Philippe Baylaucq (Hugo et le dragon) a reçu le mandat d’animer les années 1930 par des petits films autostéréoscopiques (des images 3D, sans recours à des lunettes). Plutôt que de tomber dans une nostalgie prévisible, les objets et lieux prennent dès lors vie d’une manière nouvelle et inusitée.

Après Montréal, l’expo voyagera à Boston, à Bielefeld, dans l’ouest de l’Allemagne, et à New York.

Partenaires en design : Alfred H. Barr, Jr. et Philip Johnson

Au Musée des beaux-arts de Montréal jusqu’au 21 août