Des moules et des frites, et des coquilles d’oeufs

Un brin dada, proche des surréalistes, enfant indirect de Duchamp, Marcel Broodthaers a côtoyé le pop art et l’art conceptuel.
Photo: Estate of Marcel Broodthaers/ARS/SABAM Un brin dada, proche des surréalistes, enfant indirect de Duchamp, Marcel Broodthaers a côtoyé le pop art et l’art conceptuel.

Il a eu une courte vie, mort la cinquantaine à peine entamée. Sa carrière artistique impressionne par sa brièveté : douze ans, tout au plus. Abondante et multiforme, la production de Marcel Broodthaers (1924-1976) a bousculé le monde des arts au point où le créateur belge est aujourd’hui, plus que jamais sans doute, une figure célébrée.

Le Museum of Modern Art de New York, l’incontournable MoMA, consacre à Broodthaers une imposante rétrospective, avec 200 oeuvres à voir (et à lire). C’est le sort que l’histoire de l’art réserve à ses protagonistes, y compris les plus irrévérencieux. Ils peuvent se faire critiques des institutions, contester la muséification, ils finissent par être eux aussi mis en boîte. Broodthaers n’y aura pas échappé, lui, l’espiègle qui s’autoproclame artiste en 1964 (jusque-là, il n’était que poète), se donne le titre de directeur de musée en 1968 et redevient artiste en 1972.

Photo: Estate of Marcel Broodthaers / ARS / SABAM

Marcel Broodthaers : A Retrospective n’est pas la première expo du genre. Depuis 25 ans, tels exercices se sont répétés. L’explication ? Malgré quelques oeuvres datées, Broodthaers reste actuel. Son emblématique Musée d’art moderne — Département des Aigles (1968-1972), une oeuvre modulable, jamais la même, et animée par la citation et le recyclage, annonce la pratique de l’installation.

Il est impossible de coller une étiquette à Marcel Broodthaers. Il n’est ni peintre ni sculpteur, ni cinéaste ni poète, ou tout ça en même temps, y compris collectionneur et commissaire de ses propres expositions. À Montréal, en 2016, Mathieu Beauséjour (qui a une collection de monnaies marquées à l’effigie de l’aigle) et Tim Messeiller l’ont cité lors de leurs expos.

Touffue comme l’oeuvre de Broodthaers, l’expo au MoMA a du bon et du moins bon. Difficile de ne pas échapper à la reconstitution faussée, maniérée, lorsque le travail de l’artiste est destiné à ne pas durer. Les commissaires, Christophe Cherix, conservateur au MoMA, et Manuel J. Borja-Villel, directeur du Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofia, de Madrid, ont opté pour reproduire certains pans de la pratique installative de Broodthaers.

L’oeuvre L’entrée de l’exposition (1974), qui ouvre réellement la rétrospective, met certes la table avec ses vrais palmiers. Or, la transformation n’est pas si radicale et le MoMA demeure, tout au long du parcours, le cube blanc auquel il aspire être.

Photo: Estate of Marcel Broodthaers / ARS / SABAM

Objets hétéroclites

 

Il faut reconnaître l’audace de monter un tel projet. Selon les documents du musée, il s’agit du « premier et complet examen de l’oeuvre de l’artiste à se tenir à New York ». Les objets hétéroclites et parfois absurdes en déroutent sans doute plus d’un. Mais au bout du compte, la légèreté et l’humour de l’artiste sont palpables.

Un brin dada, proche des surréalistes (de Magritte surtout), enfant indirect de Duchamp, le père du ready-made, Marcel Broodthaers a côtoyé le pop art et l’art conceptuel. Poétique et politique, il a fait de sa belgitude un motif de création. Les moules, parfois les frites, lui servent de matière, présentées dans l’excès et la dérision — l’oeuvre Moules sauce blanche (1967). La coquille d’oeuf, comme métaphore de l’origine humaine, devient ailleurs emblème national, sur fond de drapeau belge.

La langue, si élémentaire, chez Broodthaers, un littéraire dans l’âme, demeure bien présente… en français. Les recueils de poésie n’ont pas été exclus et des salles sont consacrées à la fable de Lafontaine Le Corbeau et le Renard, et au Un coup de dés n’abolira jamais le hasard, le poème de Mallarmé.

Ce sont cependant les nombreuses déclinaisons du Musée d’art moderne — Département des Aigles qui occupent le plus d’espace. Si chacune de ses 12 formes n’est pas présentée, certaines le sont de manière très précise, faisant en sorte qu’on retrouve un musée dans le musée. La confusion est au rendez-vous, oui, mais elle exprime bien ce champ ouvert qu’aura été l’art de Broodthaers.

Dans ce champ si vaste, parfois texte, parfois mise en scène, l’objet domine. Au MoMA, les projecteurs 16 mm, si bruyants, révèlent non seulement les films noir et blanc de Broodthaers, ils énoncent tout ce théâtre qu’est l’art — ou tous ces Décors, titre des dernières installations de l’artiste.

Après New York, l’expo voyagera en Espagne et en Allemagne. Broodthaers est un artiste universel, apprécié par les plus sérieux chercheurs, les Benjamin Buchloh et Thierry de Duve qui ont contribué à la brique de 352 pages publiée pour l’occasion.

Marcel Broodthaers : A Retrospective

Museum of Modern Art (11 West 53rd Street, New York), jusqu’au 15 mai.

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