L’art que seul peut permettre le papier

Claude Lafleur Collaboration spéciale
Vue de l’œuvre «Pimping Up» (2015) de Dominique Pétrin
Photo: Source Galerie Antoine Ertaskiran Vue de l’œuvre «Pimping Up» (2015) de Dominique Pétrin

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Dominique Pétrin et Suzie Smith sont deux artistes qui, grâce au papier, peuvent laisser libre cours à leur imagination débordante. Bien qu’éphémères, leurs créations ne pourraient exister sans le papier, un outil de création sans pareil, disent-elles.

« J’ai toujours eu une relation passionnée avec le papier, raconte Dominique Pétrin. Adolescente, je me suis retrouvée dans un groupe de bédéistes et je me suis mise à faire des fanzines. Puis j’ai fait de l’affichage sauvage, de la publicité sauvage… Et un beau jour, j’ai appris à faire de la sérigraphie et je suis tombée en amour avec cette technique d’impression ! »

Pour sa part, Suzie Smith détient un baccalauréat en arts visuels de l’Université Concordia ainsi qu’une maîtrise dans la même discipline obtenue à la Glasgow School of Art (Écosse). « Je suis une artiste multidisciplinaire, dit-elle. J’aime faire des tas de projets, mais j’aime surtout travailler avec l’imprimé parce que ce média impose des règles et des contraintes que je cherche à dépasser. Par exemple, une oeuvre imprimée est censée être plate, mais moi, j’en fais des sculptures. »

En mars dernier, cette artiste nous a présenté au Centre d’essai en art imprimé Arprim Construction Paper, une série de sculptures de papier plié. En utilisant la sérigraphie et l’impression numérique, Suzie Smith a ainsi produit un simulacre d’outils et d’objets usuels qui induisaient au premier regard un effet de trompe-l’oeil.

Pour sa part, Dominique Pétrin s’intéresse aux façons d’altérer la perception et la conscience en déjouant nos perceptions visuelles. Elle crée des environnements où l’impact des couleurs est mis en avant. Elle utilise du papier découpé et sérigraphié pour recouvrir les façades de diverses structures architecturales, notamment celles de la station de métro Beaudry.

Le papier tout usage

Dominique Pétrin a un parcours artistique vraiment étonnant puisque, entre autres, au cours des années 2000, elle a été la chanteuse du groupe Les Georges Leningrad.

« Je suis partie du papier des fanzines pour ensuite, avec Les Georges Leningrad, utiliser le papier pour confectionner nos costumes, mais aussi comme outil promotionnel (affiches, cartes postales, etc.), pour faire nos décors, nos albums… On faisait tout, tout, tout en papier ! »

Cette artiste très créative considère le papier comme une matière peu coûteuse qui permet de reproduire la réalité. « Par exemple, dit-elle, on peut imiter le marbre avec du papier, comme je le fais dans mes installations. On peut aussi imiter la pierre, l’or… J’ai même fabriqué des bijoux, des colliers de diamants, des trucs d’une richesse pas possible avec du papier ! Donc, pour moi, le papier, c’est un outil. »

Cette façon de voir les choses s’est prolongée dans ses installations, poursuit-elle en insistant sur le fait que « le papier n’est pas une finalité, mais un moyen d’imiter la réalité sur de très grandes surfaces. Je m’en sers pour présenter des displays — sorte d’étalages des désirs que je veux projeter… »

Pendant longtemps, tout ce que concevait l’artiste était éphémère. « Une fois l’exposition terminée, j’avais même plaisir à détruire mes installations, dit-elle, pour en créer de nouvelles. » Toutefois, après une quinzaine d’installations, elle prend désormais conscience du « coût écologique » de ce processus : « J’ai de plus en plus envie de créer des oeuvres permanentes. »

Et s’ajoute à cela un certain désir de lenteur. « C’est comme si un autre rythme naturel se manifestait en moi, explique Dominique Pétrin. Travailler dans la lenteur, c’est faire preuve de délicatesse, de subtilité, c’est faire des gestes plus réfléchis, c’est une énergie complètement différente. J’en suis rendue là, après vingt-cinq ans avec le papier ! »

L’art à la portée de tous

Quant à Suzie Smith, qui adore outrepasser les règles, elle estime que « tout est lié». «En questionnant notre entourage, les systèmes dans lesquels nous nous trouvons, en jouant avec les façons selon lesquelles on comprend les choses, dans le contexte où nous nous trouvons… »

Si elle recourt à différentes formes d’art, Suzie Smith dit préférer l’imprimé « parce que cela me permet de jouer avec la frontière entre la création artistique et l’éphémère, par exemple entre l’impression de simples affiches et des oeuvres d’art ». Elle vise même à rendre l’art « moins précieux » pour le mettre à la portée de tous. « J’aime la magie de prendre un matériau qu’on retrouve partout, partout et d’en faire quelque chose de totalement différent. »

Sa façon de traverser la ligne entre l’art et le « pour tous » s’incarne dans la suite de ses expositions. D’abord, elle crée une oeuvre artistique qui est montrée durant quelques semaines. Puis, à terme, le public peut se procurer les composantes ! « Tout le monde peut en rapporter un souvenir », lance-t-elle en riant.

C’est ainsi que, il y a quelques années, l’artiste a présenté au centre Arprim une série de « poupées » de personnages « iconiques et inspirants », comme Yoko Ono ou David Bowie, que les gens ont pu acquérir. «J’adore que mon travail soit éphémère ! » conclut-elle.