Échec et bientôt mat

Depuis dix ans, Patrick Bérubé s’attelle à l’échec, ou à l’impossible quête de la réussite.
Photo: Mike Patten Depuis dix ans, Patrick Bérubé s’attelle à l’échec, ou à l’impossible quête de la réussite.

L’exposition commence par un non-spectacle, ou par ce qui pourrait être le spectacle du spectacle : collés sur un podium, trois micros se parlent entre eux — l’installation sonore et lumineuse Régression. Elle se termine, une vingtaine d’oeuvres plus tard, par l’illusion miroir d’un bureau — Sweet Salty, une installation immersive en béton. Fausse illusion : un petit détail, tombé du plafond, défigure la perfection de l’image.

L’échec, ou l’impossible quête de la réussite. Depuis dix ans, c’est ce à quoi s’attelle Patrick Bérubé, dans sa pratique de l’installation et dans sa fabrication des objets de tout acabit. L’expo Around 3 : 59, sa deuxième à la galerie Art Mûr, ne fait pas exception. Cet interminable parcours d’oeuvres est habité par la tenace impression que tout finira par s’écrouler. Si ce n’est déjà fait. Sans reflet, par exemple, est une oeuvre murale dont l’élément en verre gît au sol, en mille morceaux.

Assez vaste pour occuper tout le premier étage de la galerie, ce nouveau solo n’est pas une rétrospective. Tout ce qui est présenté porte la date de 2016 et découle d’une année de travail pendant laquelle l’artiste s’est mis dans la tête de concevoir une oeuvre par jour (mais pas nécessairement la réaliser).

Around 3 : 59 respire la productivité, l’insatiable soif de livrer la marchandise. Elle exprime la valeur « quasi » : il n’est pas tout à fait 16 h, il manque un poil pour compléter un tour de 360 degrés et on est resté à quelques jours pour totaliser une année.

Photo: Mike Patten Depuis dix ans, Patrick Bérubé s’attelle à l’échec, ou à l’impossible quête de la réussite.

Opération faillible

Tous les efforts sont vains, l’objectif, aussi noble soit-il, vise une opération faillible. L’installation Shot, reproduction d’une des cibles fétiches de la peinture de Claude Tousignant, est un mirage fabriqué en petits verres de plastique (ceux utilisés pour des shooters). Certains d’entre eux sont tombés, eux aussi.

Toute quête semble être prise dans un interminable cycle. Par ses allusions à l’histoire de l’art (Brancusi, Malevitch, l’abstraction géométrique), Patrick Bérubé, lui-même un lointain descendant de Duchamp et des conceptuels subséquents, assume pleinement son jeu du recyclage. Avec humour et la fantaisie de la fiction. Et néanmoins avec un pied bien posé dans le concret de ses matériaux (que ce soit du béton ou du verre cassé), ainsi qu’avec un sens critique de la réalité.

Comme il y a deux ans lors de sa première expo à Art Mûr, Bérubé met en place une entreprise énigmatique et totalitaire, ici baptisée Goliath, dont les insuccès se traduisent par une pancarte vandalisée (l’oeuvre Cloudy) ou par la mise à nu d’un stylo marqué de son logo (Démembrement).

Around 3 : 59 n’est pas un tout indissociable. Elle se présente comme un étalage de plusieurs des formules trouvées par l’artiste, ou des nombreux échecs de Goliath — à vous de voir. Les oeuvres ne sont cependant pas de simples pièces autonomes, destinées à la vente. Qui voudrait acheter l’audacieux vide d’Interruption, une intervention murale dont on arrive à lire un « now » fantomatique ? L’art de Patrick Bérubé est un art de type in situ, fabriqué et inspiré pour le lieu qui l’expose. Immersif aussi.

L’oeuvre qui ferme l’expo, la Sweet Salty citée plus haut, se découvre au bout d’un espace déconcertant où l’artiste accumule un certain nombre de ses oeuvres, joue avec les échelles, se cite lui-même. Au coeur de cette dernière salle, Abat, une allée de quilles devenue table, ou socle, pointe vers le bureau en béton de Sweet Salty. Les détails de cette image sculptée de notre époque, et de son idéal (le travail chéri par les Lucien Bouchard qui font autorité), laissent croire que le temps gangrène notre civilisation. Entre le sucré ou le salé, quelle fin préférez-vous ?

Around 3 : 59

De Patrick Bérubé. À la galerie Art Mûr (5826, rue Saint-Hubert) jusqu’au 23 avril.