Petits formats de Charles Gagnon

Les images tendent non pas à décrire un lieu, bien que l’on reconnaisse à l’occasion un paysage montréalais, mais des états d’âme.
Photo: Charles Gagnon Galerie Art45 Les images tendent non pas à décrire un lieu, bien que l’on reconnaisse à l’occasion un paysage montréalais, mais des états d’âme.

Dans la plus petite et discrète galerie du Belgo, Art45, il n’est pas rare de tomber sur de belles surprises. L’exposition en cours, consacrée à Charles Gagnon (1934-2003), en est une d’elles.

Peintre et photographe, Charles Gagnon réapparaît à l’occasion lors d’expos thématiques, cité notamment comme un important postplasticien grâce à son oeuvre picturale. En solo, ce n’est plutôt plus le cas, surtout que deux rétrospectives ont été montées vers la fin de la vie de l’artiste, dont la dernière deux ans avant sa mort (en 2001, au Musée d’art contemporain).

Voici donc que la modeste galerie, qui n’ouvre que du jeudi au et samedi (ou sur rendez-vous), présente une vingtaine d’oeuvres de Gagnon. Que de la photographie, spécialité de la maison. Le corpus réuni est un tout, en noir et blanc, réalisé avec une caméra Minox, un appareil miniature davantage destiné à l’usage d’un James Bond que d’un artiste.

Autre raison de se réjouir : ces photos de petit format (7 x 9 cm) ont rarement été exposées, et ne l’auraient même jamais été depuis que l’artiste en a fait le tirage à la fin des années 1970. Elles ne se trouvaient pas, selon toute vraisemblance, parmi la centaine d’images réunies et mises en circulation en 1998 par le Musée du Québec sous le titre Charles Gagnon. Observations — l’autre rétrospective qu’on évoquait.

Gagnon, tant le peintre que le photographe, a travaillé dès les années 1950 aux abords des courants. Il s’en est à la fois imprégné et éloigné. Ainsi, ses photos respirent certes le document, elles sont dénuées du commentaire social si important pour un Robert Frank et sa série Les Américains (1958), si incontournable pour les collectifs québécois qui surgissent dans les années 1970.

Exclusivement urbaines

Les images de l’expo 24 études Minox ne rompent pas avec la posture d’observateur que le photographe aura eu tout au long de ses 30 ans de pratique. Exclusivement urbaines, avec une ou deux vues d’intérieurs, elles tendent non pas à décrire un lieu (bien que l’on reconnaisse à l’occasion un paysage montréalais), mais des états d’âme. Elles expriment, en lignes, en ombres, en superposition de plans, l’individualité de leur auteur. Elles ne sont pas, dans ce sens, des portraits de société comme aurait fait, par exemple, un Gabor Szilasi.

Dans le catalogue de l’expo Observations, Penny Cousineau présentait la photographie de Charles Gagnon comme « le combat entre une acceptation de l’existence matérielle et un désir d’y échapper ». « Gagnon, écrivait-elle encore, recourt aux stratagèmes stylistiques de la photographie documentaire pour exprimer les notions philosophiques les plus abstraites. »

Il y a beaucoup d’abstraction et de métaphysique dans les petits formats qu’expose Art45. Les points fuyants abondent, comme des échappatoires à un monde oppressant. Zones de lumière s’opposent à des parties sombres, voire ténébreuses. Le photographe se place dans un entre-deux, comme s’il se trouvait dans l’embrasure d’une construction, à la fois dans le monde extérieur et dans un espace intérieur, ou alors ni tout à fait dans l’un ni tout à fait dans l’autre.

Une des images les plus fortes repose sur une tension entre deux simples formes géométriques. L’une, terre à terre (un camion) se trouve directement en dessous de l’autre, suspendue, aérienne, mais menaçante (un panneau ombragé et donc difficile à déchiffrer). La mort, comme ici, est un sujet souvent suggéré chez Charles Gagnon, dont les oeuvres « sous-entendent, selon Penny Cousineau, que la photographie en soi peut servir de passage vers un autre mode d’existence ».

La condition du petit format, même si celui-ci prend de l’envergure avec un passe-partout, donne aux images toute leur fragilité. Bien que chacune d’entre elles puisse avoir son propre intérêt, c’est ensemble qu’elles sont davantage éloquentes. Le galeriste a d’ailleurs pris le soin de les présenter par groupes de trois, qui favorisent des rapprochements, formels ou pas, sans toutefois les restreindre à un sens.

24 études Minox

De Charles Gagnon. Art45 (372, rue Sainte-Catherine Ouest, local 220), jusqu’au 2 avril.