Une aventure plus que picaresque

Gilles Daigneault, directeur de la Fondation Molinari, Lise Lamarche, historienne de l’art, et Lisa Bouraly, coordonnatrice du projet L’Actuelle, derrière une photo de Molinari dans son atelier
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Gilles Daigneault, directeur de la Fondation Molinari, Lise Lamarche, historienne de l’art, et Lisa Bouraly, coordonnatrice du projet L’Actuelle, derrière une photo de Molinari dans son atelier

Les plus fabuleuses épopées ne sont pas nécessairement les plus longues. Même que leur brièveté les rend plus précieuses. Prenez l’histoire de L’Actuelle : cette galerie d’art abstrait, ou plus précisément d’art non figuratif, fondée et dirigée par le peintre Guido Molinari, n’a existé que deux ans, pile-poil, de mai 1955 à mai 1957.

Mais elle a été un véritable carrefour, où même des vents contraires se sont croisés. En comparaison de la galerie Agnès Lefort (1950-1961), L’Actuelle, moins conservatrice, respirait une grande liberté. Tout était possible. À un rythme d’enfer : en 24 mois, 30 expositions ont été présentées.

[Molinari] était un conciliateur dans cette affaire. Il ramassait tout le monde.

 

Soixante ans après sa courte vie, L’Actuelle a encore des répercussions. En quête de tableaux pour raconter l’histoire de la galerie dans le cadre de l’exposition qu’elle inaugurait jeudi, la Fondation Molinari a retrouvé une huile de Jean-Paul Riopelle, Aventure picaresque (1955), dont même la fille de l’artiste avait perdu la trace.

Lisa Bouraly, coordonnatrice de l’expo L’Actuelle, galerie d’art non figuratif (1955-1957), s’émerveille lorsqu’elle revient sur son face-à-face virtuel et inattendu avec la toile de Riopelle. Elle suivait des enchères en ligne pour observer le destin d’oeuvres de Molinari, lorsqu’a surgi Aventure picaresque, une huile emblématique du large coup de spatule de Riopelle.

« Comme on dit chez moi : punaise ! Le coeur m’a arrêté, relate-t-elle. C’était le tableau qu’on cherchait, mais le prix de vente montait, montait. Comme la Fondation était incapable de l’acheter, j’espérais seulement qu’il ne parte pas au Texas. » La vente ne sera conclue que des jours plus tard. Heureux sort : l’acheteur vit à Québec et acceptera de la prêter.

Aventure picaresque a été de l’épopée de L’Actuelle, lors de l’expo 7 peintres actuels (1956), aux côtés de tableaux de Paul-Émile Borduas, de Jean-Paul Mousseau et, chose rare, de l’Américain Sam Francis. Et naturellement, elle fait partie de l’expo de la Fondation Molinari.

Jamais racontée au-delà de quelques lignes dans les livres savants, l’histoire de L’Actuelle est résumée en 50 oeuvres et en quelques archives. On y retrouve la peinture automobile de Tousignant, tout comme des huiles de Rita Letendre ou une encre de Marcelle Maltais, deux des trois femmes à avoir exposé en solo. Mais aussi des oeuvres presque figuratives, tel que deux petits formats du méconnu Serge Charchoune.

« L’Actuelle, ce sont les très belles années d’Ulysse Comtois, de Rita Letendre, de Patterson Ewen… On pourrait tous les nommer, assure Gilles Daigneault, directeur de la Fondation Molinari. Quand les gens savaient qu’ils exposeraient à L’Actuelle, ils montaient leur jeu d’un cran. »

Borduas y a exposé des aquarelles, Marcel Barbeau, des gouaches, Fernand Leduc des huiles. Le poète Roland Giguère, pour qui ses dessins étaient des écritures, a eu aussi droit à un solo. C’est L’Actuelle qui a monté une des premières manifestations de photographie non documentaire, dès l’été 1955. Guy Borremans, futur directeur photo de l’ONF, a aussi tenu une expo personnelle. Tout ceci a été fort bien documenté, les critiques de La Presse, Rodolphe de Repentigny, et du Devoir, Noël Lajoie, s’étant prêtés à d’épiques combats épistolaires.

Selon Gilles Daigneault, ce retour historique l’habitait depuis les premiers jours de la Fondation. « On savait qu’on organiserait des expositions avec les tableaux faits dans le noir par Molinari, avec ses noir et blanc, avec ses bandes, mais aussi autour du Molinari collectionneur et directeur de galerie. Ce travail n’a pas été banal, d’autant plus qu’il était très jeune et autodidacte. Il était un conciliateur dans cette affaire. Il ramassait tout le monde. »

À feu et à sang

Quand Guido Molinari se met à L’Actuelle, il a déjà l’expérience, malgré sa jeune vingtaine, de l’Échourie, un café au sous-sol duquel il expose ses confrères. Et où il permet aux Jauran, Belzile, Jérôme et Toupin de lancer leur Manifeste des plasticiens, un appel à ne peindre que des « faits plastiques », loin du geste expressif cher aux automatistes.

Si Molinari a joué les conciliateurs, c’est que le milieu était à feu et à sang. « La matière chante [expo de 1954, organisée par Claude Gauvreau et Borduas], Espace 55 [expo de 1955, sévèrement jugée par Borduas], le Manifeste des plasticiens, des querelles personnelles, des relents de la chicane entre Borduas et Pellan, énumère Gilles Daigneault. Ils étaient en train de s’entre-tuer. »

À L’Actuelle, Molinari les a tous réunis et favorisé la création de l’Association des artistes non figuratifs de Montréal. La galerie occupait d’ailleurs les appartements qu’il partageait avec sa compagne, Fernande Saint-Martin. Celle-ci, future directrice du Musée d’art contemporain et considérée aujourd’hui comme une des premières théoriciennes de l’art au Québec, a joué un rôle capital dans L’Actuelle. Journaliste alors à La Presse, c’est elle qui finançait l’aventure.

Pour Lise Lamarche, historienne de l’art spécialisée dans l’étude des institutions artistiques et invitée à se joindre au projet de la Fondation Molinari, L’Actuelle a été un centre d’artistes avant la lettre. « Ce sont trente expos en 24 mois, il n’y a pas de comparaison, rappelle-t-elle. C’était une affaire de gang. Fernande Saint-Martin écrivait les textes, apportait l’argent, et tout le monde mettait la main à la pâte. »

Au-delà du survol artistique qu’elle propose, L’Actuelle, galerie d’art non figuratif fait revivre une époque. D’où la présence d’archives, notamment photographiques. « On veut [donner l’impression] qu’en entrant dans la Fondation, vous entrez aussi dans L’Actuelle », signale Lisa Boulary.


L’Actuelle en 5 temps

Exposition inaugurale, mai-juin 1955 : vingt artistes, gestuels comme plasticiens, sont représentés.

Noël Lajoie, octobre 1955 : le premier solo incombe à un artiste mieux connu comme critique au Devoir. Son confrère de La Presse, Rodolphe de Repentigny (Jauran, de son nom d’artiste), n’aura pas droit à ce privilège.

Guido Molinari, abstraction noir-blanc, avril-mai 1956 : le directeur de L’Actuelle s’offre une seule expo personnelle.

Peinture contemporaine américaine, septembre-octobre 1956 : rare cas d’échange culturel, cette expo réunit 13 artistes de la Parma Gallery, de New York.

Claude Tousignant et Guido Molinari, mai 1957 : l’ultime expo réunit les deux futures grandes figures de l’abstraction. Les raisons de la fermeture de L’Actuelle ne seront jamais précisées.

Ces données sont tirées de la publication qui accompagne l’exposition et qui offre une chronologie détaillée et commentée de l’histoire de L’Actuelle.

L’Actuelle, galerie d’art non figuratif (1955-1957)

Fondation Molinari, 3290, rue Sainte-Catherine Est, jusqu’au 12 juin.

1 commentaire
  • Yves Côté - Abonné 11 mars 2016 03 h 39

    Tout le monde...

    Porte ouverte, esprit libre et dégagé des entraves d'une attente de spéculation, regards sans filtre, les pieds bien ancrés au sol, la tête voyageuse, coeur inquisiteur d'espoir infini.
    "Tout le monde mettait la main à la pâte".

    Monsieur Delgado, vous avec ici tout dit je crois, pour illustrer les abysses culturels trompeurs de nos prétentions commerciales actuelles en matière d'art contemporain...
    Quand le subversif est avalé dans la vallée des avalés, il ne reste plus grand espace pour la liberté franche.