Splendeurs et misères de l’abstraction

Les oeuvres sont deux installations vidéo majestueusement déployées dans les salles de la galerie totalement plongées dans la pénombre.
Photo: Pascal Grandmaison Les oeuvres sont deux installations vidéo majestueusement déployées dans les salles de la galerie totalement plongées dans la pénombre.

Des échos élogieux en provenance de Toronto, où elle a été présentée l’automne dernier, annonçaient une oeuvre forte de Pascal Grandmaison, le premier volet de la trilogie La vie abstraite. L’exposition en cours chez René Blouin confirme la justesse de ces rumeurs en permettant enfin d’apprécier l’oeuvre qui est ici montrée pour la première fois avec le 2e volet du corpus. L’aventure de cette création ambitieuse, il la mène en fait en tandem avec l’artiste Marie-Claire Blais, sa compagne de vie.

Les oeuvres sont deux installations vidéo majestueusement déployées dans les salles de la galerie totalement plongées dans la pénombre. Les bandes sonores tout comme les images se croisent à la faveur des espaces laissés ouverts à la circulation, créant une atmosphère enveloppante et contemplative. Les oeuvres pourraient s’imposer que pour leur beauté somptueuse, mais elles font davantage en revisitant les oeuvres iconiques de deux pionniers de l’abstraction picturale, Malevitch et Mondrian.

Au début du XXe siècle, ces deux artistes ont poursuivi les innovations des autres peintres modernes qui, depuis Manet, ont progressivement renoncé à l’imitation du réel pour affirmer plutôt la vision de l’artiste et l’autonomie du langage plastique. Ils ont été respectivement fondateurs du suprématisme et du néoplasticisme, deux mouvements ayant mis au point une abstraction géométrique à la radicalité inédite, en quête d’un monde spirituel nouveau préparant la venue d’un « homme nouveau ». Le contexte sociopolitique était alors secoué par les guerres et les révoltes.

Photo: Pascal Grandmaison Les oeuvres sont deux installations vidéo majestueusement déployées dans les salles de la galerie totalement plongées dans la pénombre.

Somptueuse destruction

À travers une approche allégorique et subjective, les oeuvres de Blais et de Grandmaison réactivent la fascination pour cet épisode majeur de l’histoire de la peinture en évoquant ses moments d’éclat comme ses échecs, mais aussi les contradictions qui ont marqué son développement. C’est l’histoire d’abord d’une peinture dont on a aujourd’hui perdu le sens de sa portée révolutionnaire. Son pouvoir fut tel que le stalinisme et le nazisme lui ont fait la vie dure, en en réprimant l’expression. Pour Malevitch, ce fut finalement un retour à la figuration et pour Mondrian, l’exil à New York.

Le premier opus est une évocation autour du célèbre Carré noir sur fond blanc (1915) de Malevitch. Dans la double projection, un papier photo noir joue le rôle du carré dont le verso montre un ciel ensoleillé, en référence à la pièce scénique Victoire sur le soleil (1913) dans laquelle une première version du fameux carré apparaissait sur le décor.

Alors que le projet de l’abstraction consistait à créer un monde pictural n’ayant plus rien à voir avec la nature et rejetant toute logique d’imitation au profit d’un langage formel pur, le film fait l’inverse. C’est comme si la nature se vengeait pour reprendre le dessus. Le carré flotte et glisse dans un champ ou se voit vigoureusement trempé par la pluie.

L’abstraction en référence

Au fil des scènes ponctuées de musique ambiante, aussi composée avec brio par Grandmaison, d’autres références viennent à l’esprit. En vue rapprochée, un ensemble de taches noires et blanches font surgir un Borduas, le révolutionnaire québécois de l’abstraction. Le voyage du plan carré dans le paysage, lorsqu’il brille dans la lumière, fait songer à l’oeuvre de Robert Smithson, Yucatán Mirror Displacements (1969). Le land art allait en émerger, liant son histoire à la photographie. Smithson rompait alors avec la pratique formaliste de l’art pour l’art, issue de la tradition de Malevitch, préférant un art contigu à la vie et où la durée joue un rôle déterminant. Le travail de Grandmaison en partage certains fondements.

Autour de Mondrian, dont l’oeuvre a évolué pendant plusieurs années selon des variations apportées aux mêmes composantes (la grille noire et les aplats de couleurs primaires), le 2e volet est encore plus complexe dans sa structure faite de quatre projections synchronisées. Des longs plans et des ralentis scrutent en très rapproché des reproductions des oeuvres du maître néerlandais noyées ou embrasées. Les images finissent en cendres ou en fumée, et l’encre liquéfiée s’échappe dans une prolifération de bulles, sapant ainsi l’ordre du système pictural de celui qui voulait par son art réconcilier tous les contraires.

L’entropie et la destruction opérant dans les films révèlent des dimensions négligées de ces jalons de la peinture abstraite. Un hommage envoûtant leur est également rendu en faisant persister l’esprit romantique qui les caractérisait. Pascal Grandmaison, lequel vient d’ailleurs d’être fait finaliste pour le prix de photographie Banque Scotia, livre, avec Marie-Claire Blais, des oeuvres marquantes. La dernière et troisième partie de la trilogie, même pas débutée, intéresse déjà un musée montréalais qui pense présenter l’intégralité du corpus en 2017. C’est dire l’engouement pour la chose.

La vie abstraite (volets 1 et 2)

Marie-Claire Blais et Pascal Grandmaison. Galerie René Blouin (10, rue King, Montréal), jusqu’au 23 avril.