Le Musée d’art de Joliette vu par Stéphane Gilot

Le parcours transforme l’endroit à la manière de Gilot.
Photo: Musée d’art de Joliette Le parcours transforme l’endroit à la manière de Gilot.

Préserver le passé, parler à un public qui a les deux pieds dans le présent, s’imaginer loin dans le futur… Tenu à ces multiples temporalités, un musée est condamné à faire le grand écart. C’est cette réalité, en particulier celle du Musée d’art de Joliette (MAJ), que scrute Stéphane Gilot dans son plus récent projet, une vaste affaire qui s’étend non seulement dans quatre salles de l’établissement lanaudois, mais aussi dans le temps.

L’exposition Le catalogue des futurs est la deuxième à prendre place dans le nouveau MAJ, métamorphosé davantage qu’agrandi après un chantier de deux ans. Avec sa signature imbibée d’architectures utopiques, Stéphane Gilot était tout désigné pour s’y aventurer. Ce projet découle d’ailleurs d’une résidence de création qui lui a été offerte sur place et qu’il semble avoir entamée dès la fête de fermeture, en septembre 2013.

Intitulées Musée-modèle, L’auditorium, Gymnase et Pavillon, les quatre installations qu’il a construites, une par salle, proposent une sorte d’histoire des lieux. Récit vrai comme fabulé, passé comme futur, et très concret, basé en bonne partie sur la redécouverte, pendant les rénovations, d’un auditorium dans les sous-sols du bâtiment.

Le parcours transforme l’endroit à la manière de Gilot, soit en rassemblant une pléthore de choses, son habituel arsenal (maquettes, dessins, vidéos, espaces immersifs), mais aussi des oeuvres du MAJ et des extraits de films (de Tarkovski et de Fellini). À l’occasion, on ne sait trop si on est dans un lieu réel ou fantasmé. On se bute à un escalier cul-de-sac et aux coulisses de l’expo, en se demandant s’ils sont vraiment mis en scène.

Une expo en deux temps

L’exposition ouvre plusieurs pistes, montre plusieurs visages. Et se présente en deux temps (ou plus), comme s’il s’agissait de deux expos en une : un premier volet court jusqu’en mai, un second occupera la période estivale.

Dans la deuxième salle, l’ancien auditorium, avec son sol très incliné, est reconstitué à l’échelle. Comme un véritable socle, incontournable structure sur laquelle s’appuie l’expo, il réapparaît ailleurs dans l’expo. Sa couleur rouge, sans qu’on sache si elle correspond à la réalité d’autrefois ou à une déclinaison politique de Gilot, trouve écho dans plusieurs clins d’oeil que l’artiste lance à l’histoire du musée, et par là à l’histoire de l’art. Un papier russe ici, un tableau d’Yves Gaucher là (CPX.W., de 1986) ou encore la tache dans un classique de la peinture occidentale (La chute d’Icare, de Bruegel)… Un fil rougetraverse Le catalogue des futurs.

La partie Musée-modèle qui accueille les visiteurs est un peu le squelette narratif de tout ce qui suivra (et qui l’aura précédé). Les temps s’entremêlent, les petits écrans et les points de fuite aussi. Autour de la maquette, pièce emblématique de l’expo, une longue suite d’oeuvres sur papier se présente comme la partie futuriste de l’ensemble.

La question de l’espace

On oublie parfois à quel point Gilot est habile, un crayon dans la main. Ici, il juxtapose la géométrie des suprématistes russes (en l’occurrence celle de Lazar Khidekel) à l’utopie muséale défendue par Le Corbusier dans Le musée à croissance illimitée. Sans lieu (1939), projet non réalisé. Gilot ramène à la surface cette question de l’espace, chose insoluble pour les musées qui ne cesseront jamais, sans doute, de rêver à plus grand. Paradoxalement, celui de Joliette ne s’est pas donné un nouveau pavillon, contrairement à ce que feront en 2016 deux établissements de Québec et de Montréal.

Depuis 15 ans, voire plus, Stéphane Gilot s’attelle à scruter des lieux et à transgresser ses règles et moeurs. Devant ses installations, le visiteur n’a pas le choix de prendre position, dans tous les sens du terme. C’était le cas dans Libre arbitre (2001, Musée d’art contemporain) comme dans Multiversité / métacampus (2012, Galerie de l’UQAM). C’est une nouvelle fois le cas. À quel musée rêve-t-on ?

La partie L’auditorium explore l’art-spectacle comme un fantôme tenace de l’institution. Il faut dire aussi qu’un programme de performances animera l’endroit en mai. Or, la performance n’est-elle pas cet art vivant hors catégorie, ni réel spectacle ni objet muséal ?

Pour clore Le catalogue des futurs, la partie Pavillon reprend une configuration chère à l’artiste, celle de l’architecture panoptique qui permet, à celui qui se trouve en son centre, de tout observer (comme le gardien d’une prison). Dans ses plus folles utopies, le musée, avec ses grands écarts en temps et en sujets, aspire à ça. En tant que visiteurs, nous sommes la figure métaphorique de ce grand rêve. Déambuler dans les labyrinthes de Gilot, c’est accepter de marcher dans bien de mondes à la fois.


Le catalogue des futurs

Stéphane Gilot. Musée d’art de Joliette (145, rue du Père-Wilfrid-Corbeil, Joliette), volet I, jusqu’au 29 mai, volet II, du 5 juin au 4 septembre.