L’explosion n’a pas eu lieu. Mais est-ce grave pour autant?

«Sonorités explosives de la divinité»
Photo: Thomas Aurin «Sonorités explosives de la divinité»

L’ambiance était grave, voire sacrée, jeudi soir dans un Théâtre Maisonneuve bondé, pour la première nord-américaine et unique prestation à Montréal des Sonorités explosives de la divinité, un « opéra pictural » de l’Islandais Ragnar Kjartansson.

Pour sujet sur la scène, il n’y avait que les décors dont les transformations successives ont fait apparaître quatre paysages nordiques au son de la musique composée par Kjartan Sveinsson, ex-claviériste du groupe islandais Sigur Rés, et interprétée par 16 choristes et 39 musiciens de l’Orchestre Métropolitain dirigé par Dina Gilbert.

Empreint d’un romantisme dix-neuvièmiste revendiqué, le concert s’inscrivait en complément à l’exposition en cours au Musée d’art contemporain de Montréal (MACM) où trois installations vidéo de l’artiste de réputation internationale sont présentées jusqu’en mai. C’est le détour muséal obligé de la saison.

L’oeuvre scénique fait pour ainsi dire bande à part dans la production de l’artiste qui a l’habitude de provoquer des expériences immersives avec des installations jouant en boucle, contrecarrant d’emblée la durée linéaire marquée par un début et sa fin. C’est au bout de 50 minutes que le public captif a salué par une ovation sentie la fin de la pièce. Mais que s’est-il vraiment passé ? Menée par le chant — dont les paroles en allemand n’ont sans doute pas pu être percées par la plupart — et la mélopée jouée par les cordes de l’orchestre, la pièce s’est terminée en laissant un sentiment de manque, comme si tout avait été préparé pour un climax, mais qu’il ne s’était pas présenté. L’explosion annoncée dans le titre n’a pas eu lieu.

L’oeuvre scénique rejoint sur ce point les installations vidéo qui exaltent les sens tout en provoquant des ruptures de ton, souvent par l’humour ou par des détails triviaux, propres à suspendre le drame. Il y a, chez l’artiste, le désir romantique de redonner à l’art sa place sacrée et, à la fois, l’aveu de son impossibilité. Chacun des tableaux apparus sur scène donnait à voir des paysages nocturnes grandioses, peints par l’artiste avec ses amis, doucement animés par les jeux d’éclairage, la chute indolente de flocons de neige ou l’agitation des flammes embrasant les restes d’une cabane. La magie pouvait opérer jusqu’à ce que, entre les tableaux et derrière les rideaux tombés, se fassent entendre le bruit des outils et l’affairement des changements apportés.

L’esprit romantique est convoqué dans la forme de cet « opéra pictural » qui rappelle le fantasme d’oeuvre d’art total tel qu’il était formulé dans ses débuts, au XIXe siècle. Pour Stendhal, la musique de Haydn devait trouver son expression dans un théâtre dont la scène arborerait des paysages. Le peintre romantique allemand Caspar David Friedrich avait quant à lui peint quatre tableaux (aujourd’hui perdus) pour lesquels il destinait un accompagnement sonore. Plus tard, Kandinsky a imaginé, en marge de sa peinture, une oeuvre dramaturgique mettant en scène la sonorité jaune. Avec ces références en toile de fond, la pièce de Kjartansson avait quelque chose de nostalgique et de candide face à des moyens visiblement encore capables de toucher.

En provenance de Berlin

L’oeuvre scénique a son histoire. Elle a été commandée et produite par la Volksbühne am Rosa-Luxemburg-Platz, un prestigieux théâtre à Berlin, où elle a été présentée en 2014. Kjartansson dialoguait ainsi avec la culture romantique allemande, justement prise à parti par ce théâtre ouvert aux expérimentations. Le monde du théâtre est celui dans lequel également l’artiste a grandi avec ses parents acteurs et metteurs en scène. L’oeuvre découle aussi de la tétralogie Lumière du monde (1934), chef-d’oeuvre de l’auteur islandais nobélisé Halldór Laxness pour lequel l’artiste a une admiration sans bornes. Le roman dépeint, avec une dose de critique, le triste sort d’un poète, figure de l’artiste maudit que Kjartansson revisite d’ailleurs dans plusieurs de ses oeuvres en en faisant parfois lui-même l’incarnation.

Au MACM, il apparaît dans les installations vidéo en maître de scène jouant parfois le pitre, parmi ses amis en chanteur s’accompagnant d’une guitare ou en appui aux musiciens du groupe The National lancés dans une performance épique durant six heures. Dans toutes ces oeuvres, y compris celle présentée à la Place-des-Arts hier, un leitmotiv musical accroche l’attention, s’insinue profondément et persiste à l’oreille longtemps après, tel un modus operandi capable d’envoûter ou, et ce fut le cas, de donner faim davantage.

Der Klang der Offenbarung des Göttlichen//Les sonorités explosives de la divinité

Théâtre Maisonneuve, 3 mars 2016