Viser l’international, un studio à la fois

Détail de l’installation «Each Number Equals One Inhalation and One Exhalation» de Richard Ibghy et Marilou Lemmens
Photo: Paul Litherland Détail de l’installation «Each Number Equals One Inhalation and One Exhalation» de Richard Ibghy et Marilou Lemmens

Le Conseil des arts du Canada (CAC) fait le pari de transformer les résidences en ateliers pour les créateurs en arts visuels. Pour 2016, le CAC abandonne ses baux de location dans six grandes villes du monde afin de réinvestir les quelque 250 000 $ économisés annuellement dans des résidences et des destinations partout dans le monde, au choix des artistes. Un modèle Airbnb sur mesure, plutôt que « tout inclus », en quelque sorte.

Le modèle de la résidence d’artiste en atelier est issu du XIXe siècle, comme le mentionnait en entrevue au Devoir la chef du Service des arts visuels du CAC, Sylvie Gilbert. Il est né de ce moment où l’on croyait ici dur comme fer que les artistes canadiens avaient besoin d’être vus d’abord en Europe afin de devenir des artistes canadiens de valeur. Des résidences ont commencé à être offertes par son organisme au début des années 1980, une masse critique de demandes pour ces ateliers culminant autour de 2002. L’an dernier encore, des studios étaient loués à Paris, Londres, Sydney, Berlin, New York et Santa Fe (pour les artistes autochtones). Ils ont été occupés par Romeo Gongora, Thérèse Mastroiacovo, Richard Ibghy et Marilou Lemmens, entre autres.

Photo: Paul Litherland Détail de l’installation «Each Number Equals One Inhalation and One Exhalation» de Richard Ibghy et Marilou Lemmens

« On imagine qu’on va pouvoir subventionner ainsi entre 20 et 25 artistes par année, plutôt que de 12 à 15, a précisé Sylvie Gilbert. Ça nous permet carrément de doubler notre aide, en portant l’enveloppe à 500 000 $ par année. »

Les artistes pourront aussi aller vers les destinations de leur choix, selon leurs réseaux, leurs intérêts de recherche ou les curiosités que les conservateurs et collectionneurs d’art leur témoignent. « Le paysage international a beaucoup changé, a-t-elle ajouté. On a fait en 2014 une grande consultation publique sur le futur de nos investissements en arts visuels. On a entendu que les artistes veulent plus de flexibilité dans les programmes, qui étaient assez paramétrés, rigides même. Maintenant, l’intérêt envers les artistes d’ici ne vient pas nécessairement des pays européens, mais plutôt de l’Asie, de l’Amérique du Sud, et même de l’Afrique, où de grandes biennales maintenant ont lieu. »

La vie d’artiste 2.0

La responsable du secteur poursuit : « On n’a malheureusement pas les moyens d’avoir des résidences partout à travers la planète. Si on veut avoir un impact intéressant, il faut doubler, tripler, quadrupler la présence des artistes canadiens, partout. » Trois subventions sont offertes aux artistes visuels : celle pour les artistes professionnels, une au programme « résidences internationales » et une subvention de voyage. Par contre, les artistes doivent composer leur résidence eux-mêmes, et obtenir une lettre de confirmation de l’organisme-hôte. La formule perd donc un côté « clé en main ». Pour l’instant, toutes les demandes doivent encore être déposées pour le 1er avril.

Ce sont les mutations des pratiques artistiques qui imposent ce mouvement au programme. « Les studios étaient pensés pour les techniques traditionnelles comme la peinture, le dessin, et pas pour la photographie, la performance ou même les métiers d’art, explique Mme Gilbert. Plusieurs artistes maintenant ont une pratique “post-studio” et travaillent sur leur ordinateur. On s’est fait dire aussi que certains, en résidence, se retenaient de produire parce qu’il faut ramener les oeuvres ensuite, et que le transport de l’étranger coûte cher. Et quand on est ailleurs, ce peut être la conversation et la rencontre avec les autres qui priment, plutôt que le désir d’être seul dans son atelier à créer. »

Même la vie d’artiste n’est plus la même : plusieurs cumulent les jobs à temps partiel, ont des enfants, ne peuvent ou ne veulent pas partir trois ou six mois (longueur imposée par la résidence de Londres, par exemple) à une date fixée d’avance par les partenaires du CAC. « Il nous faut absolument répondre au nouveau contexte de production », indique Sylvie Gilbert.

En découvrant le changement sur le site Internet du CAC, certains artistes ont réagi fort négativement sur les réseaux sociaux. « Le Canada ne soutient plus la représentation d’un artiste si l’organisme d’un autre pays ne l’a pas choisi d’abord, s’est ainsi insurgée Caroline Cloutier. Le Canada ne va pas s’assurer de réserver un minimum de vitrines pour ses artistes dans des villes culturelles importantes. Le Canada ne s’engage plus à créer des partenariats pour le développement à long terme de la représentation de notre culture à l’étranger. »

Au CAC, on répond que rien n’empêche un artiste de demander accueil dans les lieux qui servaient de résidence — la Cité internationale des arts de Paris ou la Künstlerhaus Bethanien de Berlin, par exemple —, qui demeurent de fidèles partenaires. Des réseaux comme Res Artis recensent déjà les résidences accessibles de par le monde. « Les artistes peuvent encore obtenir le même service du CAC. Mais oui, ils doivent prendre certaines responsabilités, et avoir une certaine autonomie. La génération émergente est beaucoup plus branchée sur l’international, estime Sylvie Gilbert. Ils ont compris que pour avoir une voix en art contemporain, il faut embrasser une vision globale. On voit de plus en plus d’artistes de la relève qui habitent et créent ici, mais qui n’ont jamais exposé au Canada, seulement ailleurs. Dans nos demandes de bourses et de voyages, 80 % des demandes qu’on nous fait sont pour aller à l’étranger. » C’est à ces besoins-là que les résidences espèrent répondre.

 

Inquiétudes

Le Regroupement des artistes en arts visuels du Québec (RAAV) accueille la transformation elle-même avec un brin d’inquiétude. « Les changements dans les programmes des organismes subventionnaires sont souvent suspects, tout spécialement dans les périodes où des coupes sont effectuées dans le soutien gouvernemental à ces organismes, a indiqué le directeur général, Christian Bédard. Toutefois, le nouveau gouvernement s’est engagé à bonifier l’enveloppe du CAC, et cela peut nous rassurer pour le futur. Et d’après les explications données par le CAC, il s’agit d’utiliser autrement les sommes consacrées aux résidences à l’étranger afin de permettre à presque deux fois plus d’artistes d’en profiter, ce qui est une bonne chose selon nous. Bien sûr, ce changement ne plaira pas à tous, et il soulève des craintes. Il faudra juger de la validité de ce changement à l’usage. »

La fin du tout inclus pour artistes ?

Pour le sociologue des arts et pratiques culturelles de l’Institut national de recherche scientifique (INRS) Guy Bellavance, le changement au programme des résidences du CAC démontre « qu’on est en train de passer de l’ère du forfait “tout compris” à Airbnb. Le premier modèle est un peu contraignant, mais rassurant. Le second est flexible, mais imprévisible », et peut être risqué. « On passe peut-être aussi de l’artiste-ambassadeur (de la nation) à l’artiste-entrepreneur (de lui-même). » Le titulaire de la Chaire Fernand-Dumont sur la culture voit dans ce type d’ajustement un symptôme possible de transformations plus profondes dans le monde des arts, « notamment en matière de besoin de flexibilité pour mener une carrière. Je ne crois pas pour autant que cela signifie une perte d’influence de Paris, Londres, New York ou Berlin dans l’écosystème mondial de l’art contemporain. La question est plutôt de savoir si les studios loués dans ces villes y étaient vraiment bien situés — c’est moins la ville qui compte que le quartier dans la ville, voire l’immeuble précis où on est logé —, et si ces espaces de travail sont encore adaptés aux besoins réels des artistes. »
 
Guy Bellavance reste curieux de la stratégie globale de pénétration du marché de l’art international que laisse deviner le geste du CAC. Quelles seront les manières d’aider les artistes à accéder « à de bonnes galeries, à des biennales importantes, à une couverture médiatique conséquente, à des collectionneurs influents, à d’autres artistes ou professionnels du milieu pouvant influer sur la connaissance de l’art et des artistes canadiens et québécois actuels » ? La question reste ouverte.