Dormez moins, bande de paresseux!

Détail de l’installation «Each Number Equals One Inhalation and One Exhalation»
Photo: Paul Litherland Détail de l’installation «Each Number Equals One Inhalation and One Exhalation»

Cette exposition s’annonce avec un titre fort : La vie mise au travail… La vie mise au service du Travail, sorte de démon désincarné venant dévorer nos vies ? Pour le bénéfice de qui ? Le travail comme objectif unique pour réussir sa vie ? La vie mise au pied du Travail, écrasée par celui-ci ? Il faut dire qu’en matière de mises à pied, le Travail sait y faire, n’hésitant pas à mettre à la rue des employés dès que les profits sont en baisse et à utiliser le licenciement comme menace, comme implacable « incitatif » à la production… Mais n’y aurait-il pas d’autres modèles pour réussir sa vie et nos sociétés que celui d’un travail épuisant ?

Les artistes Richard Ibghy et Marilou Lemmens présentent une expo qui ausculte avec intelligence cette notion de productivité totalement intériorisée par nos contemporains.

Photo: Paul Litherland Détail de l’installation «Each Number Equals One Inhalation and One Exhalation»

Cette expo débute dans une première salle avec l’installation Each Number Equals One Inhalation and One Exhalation (2016), une pièce tout à fait dans la même veine que celle que Ibghy et Lemmens avaient présentée lors de la Biennale de Montréal en 2015 et qui était intitulée The Prophets. Il s’agit encore de petites « sculptures », presque dignes de l’art constructiviste russe, formes abstraites posées sur de hautes tables et qui sont en fait des représentations visuelles de modèles économiques. Pour cette oeuvre, les artistes ont interprété des graphiques qui pullulent depuis le XIXe siècle. Ceux-ci tentent de donner forme à la notion de productivité en proposant une vision assez réductrice de ce que sont le rendement et l’efficacité… Cela va de la « Production du coton mise en parallèle avec le prix des esclaves et du coton » jusqu’à la « Structure idéale du groupe de travail dans une usine de fabrication Toyota »…

Un système aliénant réussit son « travail » quand il arrive à faire intérioriser ses valeurs par les citoyens qui, du coup, trouvent celles-ci naturelles, dans l’ordre immuable des choses. Il fut une époque où l’Église catholique avait bien réussi son coup. De nos jours, le système de surproduction et de surconsommation du capitalisme mondialisé a pris la relève de cette morale étouffante… Nous ne produisons jamais assez et nous sommes coupables d’oisiveté. La paresse fait encore partie non pas des pêchés capitaux, mais des péchés contre le Capital. Ibghy et Lemmens nous démontrent comment ces modèles graphiques de représentation de la productivité, qui ont une apparence très cartésienne, créent un effet d’objectivité.

Photo: Paul Litherland Vue de l'installation «Visions of a Sleepless World»

Militantisme des chiffres

Lors d’une conférence donnée cette semaine, la commissaire Véronique Leblanc expliquaitavec justesse comment ces graphiques ou diagrammes engendrent des modes de pensée et de vie. Elle soulignait aussi comment existe de nos jours une forme de guerre des nombres, une instrumentalisation des statistiques qui appellent de la part des individus à une forme de « militantisme des chiffres »… Elle a alors fait référence au passionnant livre Statactivisme qui discute de la possibilité de « redonner un pouvoir émancipateur aux statistiques » afin qu’ils servent vraiment les citoyens grâce entre autres « à des indices alternatifs comme celui du bonheur intérieur brut plutôt que de calculer le produit intérieur brut » proposé par l’idéologie dominante.

Une expo qui remet davantage en question la surproductivité, une productivité aliénante, qu’une productivité plus humaine ? Toujours dans cette conférence, Lemmens insista : « Il y a plein d’autres actions que la productivité. On peut travailler, on peut être engagé dans des actions avec d’autres types de désirs. Nous cherchons à suspendre l’objectif de productivité comme objectif principal afin d’explorer d’autres processus comme celui de création. Faut-il produire pour uniquement produire ? Si la productivité n’est plus le but de nos vies, que reste-t-il ? » Cette question du temps non productif est d’ailleurs développée dans plusieurs oeuvres de l’expo comme celle intitulée Is There Anything Left to Be Done at All ?

Signalons aussi, dans une autre salle, une installation vidéo intitulée Vision of a Sleepless World, qui met en scène le récit « d’une étude fictive commandée par une compagnie pharmaceutique »« une protagoniste dont les actions, tant physiques que réflexives, se situent à un point de rupture où l’obsession de l’efficacité rencontre les limites physiologiques du corps »… La chose n’est pas du domaine de l’imaginaire ou seulement présente en Chine ou en Inde… À la dernière Biennale de Venise, l’artiste Jeremy Deller montrait le type de bracelet-menotte informatique, tel le Motorola WT4000, qui permet à des compagnies comme Amazon de calculer l’efficacité de tous les gestes de ses employés, surveillés toute la journée et même lors des horaires de nuit. Dans certaines compagnies de télémarketing au pays, il y a même des systèmes informatisés qui peuvent calculer le temps que les employés passent aux toilettes…


La vie mise au travail

Richard Ibghy et Marilou Lemmens. À la galerie Leonard et Bina Ellen jusqu’au 16 avril.