Laissez-vous séduire, dit Art souterrain

L’installation vidéo «La prière», de Josiane Roberge, est sans doute une des plus emblématiques de l’exposition.
Photo: Art souterrain L’installation vidéo «La prière», de Josiane Roberge, est sans doute une des plus emblématiques de l’exposition.

Aussi éclatée et éparpillée que les précédentes, la 8e édition d’Art souterrain est chapeautée du thème de la séduction. L’art doit-il séduire ? demande l’intitulé. Mais… pourquoi cette question ? Peur de prendre parti ? Difficile de dire si l’intention est de parler de la séduction dans l’art (comme dans la plupart des oeuvres exposées) ou du rôle séducteur des oeuvres, comme annoncé par la forme interrogative du titre.

Dans ce parcours de 7 km à travers centres commerciaux et tours de bureaux, la thématique prend plus d’un sens. Il est parfois question de la nébuleuse notion de beauté et de ses canons. Il y a l’occasion des sous-thèmes, comme celui du désir ou du fantasme. On parle de fabrication d’idéaux, comme de ses travers.

Photo: Isabelle Savard Dans l'oeuvre «Spanish Hunting Dogs», Martin Usborne juxtapose des portraits de chiens et des lieux troubles, associant la noblesse de l’animal à son triste sort, celui d’avoir été abandonné.

L’installation vidéo La prière de Josiane Roberge, une des oeuvres technologiques encore en fonction trois jours après la Nuit blanche — un bon nombre d’écrans ne montraient plus rien —, est sans doute une des plus emblématiques de l’expo. Figure métaphorique de son oeuvre, l’artiste apparaît à l’écran dans une série de baisers sensuels donnés à toute une galerie de personnages. L’attente, le regard, la gestuelle et… le travail à la chaîne. La séduction, avec ses règles et ses tics, se pratique sans fin, comme un fait imposé.

D’un lieu à l’autre, de l’aire de restauration de Place Ville-Marie (là où on expérimente La prière) au corridor sous la place Jean-Paul-Riopelle et ses environs (une des seules zones réellement souterraines), on côtoie une diversité d’oeuvres dont on arrive mal à extraire un trait commun.

Il faut préciser que les oeuvres ont été sélectionnées par trois commissaires (Frédéric Loury, directeur et fondateur de l’événement, Anaïs Castro et Marie-Josée Rouleau), chacun-chacune ayant travaillé en vase clos. Or, l’expo a tout décloisonné : leurs choix s’entremêlent, en étant à peine identifiés.

Les grandes collections

À cette sélection tripartite il faut ajouter les oeuvres issues de « trois grandes collections ». Certes, celles de Loto-Québec, oeuvres sur papier réunies dans un passage reliant Place Ville-Marie et la gare Centrale, parlent de la minutie et du temps nécessaire à leur fabrication (est-ce un motif de séduction ?). Elles peuvent être présentées comme un tout, à l’instar de celles tirées de la banque d’oeuvres du Conseil des arts du Canada. Mais elles créent un déséquilibre avec le reste de la manifestation. Voici un art apprécié, preuve que certains en ont été séduits, nous dit-on.

La troisième collection pose un autre problème, plus important. Il s’agit de celle dite de l’Arsenal, manière détournée pour ne pas dévoiler sa véritable source, le collectionneur et marchand Pierre Trahan, propriétaire du complexe dans Griffintown. Rappelons qu’Art souterrain loge depuis peu à cette enseigne. Faut-il comprendre que cette expo de vulgarisation a les mains liées au marché ? Que dans la question « l’art doit-il séduire ? » se cachent d’autres intentions que celle de jeter un regard sur la création actuelle ?

À noter que les documents d’Art souterrain parlent de trois parcours (A, B et C), suggestion à scinder la visite en trois temps. Si ceux-ci aident à ne pas voir l’ensemble comme une montagne insurmontable, ils ne reposent pas davantage sur des rapprochements esthétiques. Soulignons tout de même que la manifestation s’est enfin débarrassée de cette mauvaise habitude qu’elle avait d’inclure dans ses parcours les oeuvres permanentes qui se trouvent sur son passage. C’était inapproprié et malhonnête.

Belle découverte

De ce fourre-tout se dégage la présence dominante d’une photographie portée par le thème du paysage — une trace, sans doute, de la signature d’une des commissaires invitées, propriétaire d’une galerie photo. Parmi toutes les séries exposées ici et là, notons la belle découverte, dans un des étages du Centre Eaton, de Spanish Hunting Dogs de Martin Usborne. Le photographe juxtapose ici des portraits de chiens et des lieux troubles, associant la noblesse de l’animal à son triste sort, celui d’avoir été abandonné.

Avec plaisir, on retrouve sous le centre CDP Capital la série de Bonnie Baxter Jane’s Journey (2008), dans laquelle l’artiste, avec sa blondeur digne de Marilyn, se moque des stéréotypes féminins et touristiques. Près de là, le Français Mathieu Bernard-Reymond propose un autre type de voyage, entre abstractions économiques et paysages surréels. La série de photos et de diagrammes Monuments valse entre le potentiel poétique d’un monde et le sérieux scientifique d’un autre, à l’instar de l’art du collectif québécois Richards Igbhy et Marilou Lemmens, actuellement au coeur d’une expo ailleurs en ville.

Un bon nombre de sculptures et d’installations parsème aussi le circuit. Elles peuvent étonner quand le flirt est sonore, presque apaisant — Silo du collectif Audiotopie —, ou décourager quand l’aspect ludique cache un ton moralisateur — les panneaux participatifs du Mexicain Renato Garza Cervera.

Le jeu de l’offre et de la demande, incontournable dans toute situation de séduction, est au coeur de la mosaïque d’aquarelles et de textes de Julie Lequin. L’installation Un toit répertorie, sous le faux ton de la naïveté, une gamme de propriétés à vendre et de la déception qui découle de leur visite. La manière délicate et incisive, tout en subtilités, est toutefois brisée avec la présence d’une sculpture en papier représentant un itinérant. Une morale de trop, une fois de plus.


L’art doit-il séduire ?

Art souterrain, circuit de 7 km dans les espaces publics et couverts du centre-ville et du Vieux- Montréal, jusqu’au 20 mars.