Une permanence pour l’histoire en mouvement

André Lavoie Collaboration spéciale
La station de pompage d’Youville
Photo: Source Pointe-à-callière La station de pompage d’Youville

Ce texte fait partie du cahier spécial Musées

Le 17 mai 1992, l’inauguration de Pointe-à-Callière, cité d’archéologie et d’histoire, a marqué les débuts des festivités du 350e anniversaire de Montréal. Vingt-cinq ans plus tard, l’institution muséale prépare fébrilement celles du 375e, désireuse une fois de plus d’être au coeur de l’événement, de la même manière que le musée célèbre le coeur vibrant de la métropole québécoise, là où tout a commencé pour les fondateurs de la ville, Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, et Jeanne Mance.

Construit sur des sites archéologiques exceptionnels, ceux qui témoignent non seulement de la naissance de Montréal en 1642, mais également des périodes amérindienne, maritime et industrielle du secteur, Pointe-à-Callière peut se targuer d’embrasser six siècles d’un coup d’oeil. Une particularité qui fait la force de l’établissement, selon Louise Pothier, conservatrice et archéologue en chef : « Il n’y a pas beaucoup de grandes villes, et surtout de métropoles, qui ont le privilège d’avoir conservé intacts les vestiges de toutes les époques de leur histoire. »

Tout commence aux portes de l’Éperon, le pavillon d’accueil signé par l’architecte Dan S. Hanganu et inspiré des formes de l’ancien bâtiment qui occupait les lieux, le Royal Insurance Building. Pour les visiteurs qui convergent vers le Vieux-Montréal, et surtout ceux qui y mettent les pieds pour la première fois, c’est là que débute l’aventure.

Depuis son ouverture, le musée a été adopté avec ferveur par les Montréalais qui y reviennent surtout pour les expositions temporaires, dont celle consacrée en ce moment à la romancière anglaise Agatha Christie, grande passionnée d’archéologie. Or, beaucoup d’autres visiteurs, dont les groupes scolaires, ont tout à gagner à s’attarder aux collections permanentes et aux activités ludiques autant que pédagogiques offertes l’année durant.

Le premier Montréal souterrain

Selon Louise Pothier, déambuler dans l’espace souterrain Ici naquit Montréal, ce n’est pas seulement contempler des artéfacts de diverses périodes, mais également se retrouver « dans un véritable microcosme de la ville ». Elle insiste sur le caractère authentique de tout ce qui est exposé, mais aussi sur l’importance d’émouvoir le visiteur. « Qu’est-ce qui le touche ? Certainement pas les dates ! C’est de voir un objet et d’être capable de le replacer dans son contexte, en expliquant qui a vécu dans ce lieu, à quel moment et ce qui s’est passé. L’archéologie permet cela. »

De la même façon que le musée se déploie sur plusieurs sites, lui qui au fil des années a pris possession de l’Ancienne-Douane et de la Maison des marins, les activités destinées aux jeunes couvrent plusieurs époques, et des histoires très contrastées.

Sous des dehors romanesques, Pirates ou corsaires ? offre le prétexte parfait pour dévoiler le patrimoine maritime du XVIIIe siècle au Québec et au Canada, en s’appuyant sur la figure de Pierre Le Moyne d’Iberville, un aventurier des mers né en 1661, à deux pas de la rue Saint-Paul… et du musée ! « Pas nécessairement un gentil », souligne Louise Pothier, qui regrette dans la foulée qu’il fasse partie « des personnages qui ont marqué notre histoire, mais pas l’imaginaire populaire ». En contemplant divers objets trouvés sur des épaves, les apprentis archéologues hissent les voiles vers la vie rude des marins.

Même souci de découverte avec Archéo-aventure, expérience unique se déroulant sous la Maison des marins et permettant aux jeunes de manipuler de véritables objets extirpés des fouilles. C’est leur chance de briser une règle cardinale dans les musées : ici, il est permis de toucher ! Louise Pothier explique pourquoi : « Certaines couches archéologiques ont été brassées. Par exemple, une bouteille datant de 1820 peut se retrouver dans une couche du XXe siècle. L’objet est intéressant, il possède une valeur, mais pas pour nous aider à comprendre le contexte d’où il provient. Ce sont alors de beaux outils d’apprentissage. » Et les archéologues en herbe ne se font pas gronder pour excès de curiosité !

Préhistoire de l’assainissement des eaux usées

Même si le lieu n’est pas accessible à tous et en tout temps, les groupes scolaires peuvent visiter la station de pompage d’Youville. C’est « l’un des rares exemples de patrimoine industriel dans le Vieux-Montréal », précise Louise Pothier, qui ne cache pas son affection pour cet « ascenseur pour les eaux usées », premier outil d’hygiène publique de la métropole à fonctionner à l’électricité lors de son inauguration en 1915. L’endroit, imposant et instructif, présente une tentative embryonnaire d’épuration des eaux du port. « Ces eaux étaient une grande nuisance [odorante et visuelle], précise l’archéologue en chef. On a décidé de les éloigner de la population et de l’activité économique en les rejetant plus loin grâce au collecteur William, un magnifique ouvrage en pierre de taille. »

Construite entre 1832 et 1838, cette canalisation souterraine va bientôt renaître, devenant la voie royale pour atteindre le tout nouveau pavillon consacré aux vestiges du Fort de Ville-Marie et du Château de Callière. Depuis 2002 et jusqu’en 2014, 15 campagnes de fouilles archéologiques furent nécessaires pour découvrir ce que les concepteurs du musée cherchaient activement depuis longtemps. Ce Graal était situé sous un entrepôt, « un rare bâtiment du Vieux-Montréal sans cave et reposant sur un plancher en béton, ce qui était extrêmement prometteur [pour les archéologues] ».

L’ajout prestigieux au beau puzzle architectural de la cité d’archéologie ouvrira ses portes en mai 2017. Louise Pothier ne cache pas son enthousiasme à un peu plus d’un an de l’inauguration officielle, et y voit un symbole : « Après 25 ans d’existence, Pointe-à-Callière continue d’acquérir de nouvelles connaissances au fil des fouilles archéologiques et des recherches historiques. L’endroit n’est surtout pas figé, et les visiteurs en bénéficient. »