Porter le regard sur la collection

Camille Feireisen Collaboration spéciale
Pièces de l’exposition «Les îles réunies»
Photo: Richard-Max Tremblay Pièces de l’exposition «Les îles réunies»

Ce texte fait partie du cahier spécial Musées

Le Musée d’art de Joliette (MAJ) a retrouvé sa collection en juin dernier après deux ans de travaux et compte bien la mettre davantage en valeur. Dorénavant, la nouvelle exposition permanente «Les îles réunies» met en scène une centaine d’oeuvres qui se renouvelleront régulièrement. Cet exil temporaire a aussi ouvert une réflexion sur les collections, qui fera l’objet d’un colloque le 19 mars au MAJ.

« Ça a été toute une aventure de déménager la collection des voûtes, sept mois pour la sortir, cinq mois pour la ramener », déclare la directrice et conservatrice en chef du MAJ, Annie Gauthier. Pendant plus d’un an, les 8500 oeuvres de la collection ont vécu à l’extérieur du musée. « Leur déplacement est devenu un sujet en soi », poursuit-elle, ajoutant que les subventions publiques étant investies dans le service à la communauté et aux visiteurs, il ne reste habituellement que peu d’argent pour la recherche sur la collection. Le déménagement a donc forcé l’équipe à se questionner sur les pratiques de gestion. « Il a fallu toucher à chacun des objets, commente la directrice, cela a entraîné un travail de connaissance sur l’ensemble de la collection. »

La dernière exposition permanente a habité les murs du bâtiment pendant 13 ans, mais celle-ci n’a vocation à rester qu’entre cinq et sept ans. Placée sur deux niveaux, elle s’est agrandie et présente les oeuvres par thèmes, plutôt que par chronologie. « Pour les portraits de femmes, illustre Mme Gauthier, les photos d’art contemporain cohabitent avec les oeuvres plus anciennes. »

Les îles réunies évolueront d’ailleurs chaque année, voire tous les deux ans, grâce à des rotations d’oeuvres qui permettront de sortir de l’ombre celles moins connues du public. « Pour chaque thème, précise-t-elle, une quinzaine d’oeuvres sont présentées, mais d’autres ont été suggérées et pourront les remplacer. Les habitants de Joliette sont fiers de leur musée comme institution, mais ne connaissent pas toujours bien la collection. Il est important de montrer sa richesse, mais aussi de déboulonner certains mythes, comme celui qui associe les musées à l’art religieux. »

Exposition permanente mais non figée donc, avec une salle projet ouverte au même étage, qui évolue au rythme des expositions temporaires, tous les trois mois. « Cette salle fait écho à une actualité régionale et permet des collaborations avec des festivals de musique, de cinéma ou de danse », dévoile Mme Gauthier. La collection voyage ainsi entre expositions permanentes et temporaires, mobilisant l’ensemble des équipes muséales. Il s’agit aussi de rendre l’oeuvre vivante, en la montrant en train de se faire. « Nous ne nous attardons pas à l’oeuvre d’art comme facture finale, considère la directrice, nous montrons le processus créatif. »

Le musée comme sujet d’exposition

Pour rendre compte des transformations du MAJ, Annie Gauthier a convié l’artiste belge Stéphane Gilot à les suivre sur le chantier, pendant la durée des travaux. Il a travaillé sur le déplacement et la déconstruction du musée, vidé de ses oeuvres et de ceux qui l’habitent. De là est née l’exposition Le catalogue des futurs, déclinée en deux volets et installée de fin février à début septembre au musée. À travers des dessins, des vidéos et des installations immersives, l’artiste pose la question : qu’est-ce qu’un musée ? Il interpelle le visiteur sur sa venue et transforme le musée en laboratoire où des performances musicales se mêlent aux oeuvres issues de la collection. « C’est comme si on devenait conscients qu’on est dans un musée, résume la directrice. Ce n’est pas un documentaire, mais une oeuvre de fiction qui se sert du musée comme matériau. »

L’exposition témoigne aussi d’une parcelle d’histoire datant de 35 ans, dévoilant des lieux inaccessibles au public. « Il y avait une salle de spectacle en pente de 300 places environ au sous-sol, raconte Mme Gauthier. Le plancher a été remis au niveau pour entreposer les oeuvres, mais pendant les travaux nous avons retrouvé l’architecture d’origine. » Un témoignage artistique qui fera réfléchir au rôle du MAJ comme médiateur culturel dans la région de Lanaudière, et permettra de nous interroger sur notre rapport à l’art et à la conservation des objets, espère Annie Gauthier.


Nouveaux regards sur la collection

Délaissées pendant une vingtaine d’années, les collections permanentes demeurent pourtant au coeur des mandats des musées, selon la cochercheuse du groupe de recherche et réflexion Collection et impératif événementiel/The Convulsive Collections (CIECO), Mélanie Boucher. Formé il y a deux ans, CIECO étudie les nouveaux usages événementiels des collections. Le 19 mars, le colloque « Les collections sont de retour » fera le tour des stratégies que les musées développent pour créer leur exposition temporaire ou de l’événementiel à partir des oeuvres qu’ils possèdent. « Ce retour aux collections concerne l’ensemble des infrastructures artistiques et culturelles en 2015, constate la chercheuse. Il peut y avoir des représentations théâtrales pour mettre en valeur une oeuvre, cela se fait beaucoup à l’étranger, comme à la National Gallery de Londres. » Ce que Mme Boucher appelle « l’événementialisation des collections » concerne particulièrement les musées d’art, qui se renouvellent pour attirer le visiteur. « Dans les années 1980, la nature des expositions se modifie, décrit-elle. Les musées cherchent à faire venir plus de visiteurs et à créer l’événement à travers de grandes expositions saisonnières. » Au Canada, cela fait un peu plus de dix ans que les musées se recentrent sur leurs collections. « Surtout les musées d’envergure nationale, de petite ou de moyenne taille, qui mettent en évidence leurs oeuvres phares, soutient Mme Boucher. Celles-ci deviennent alors iconiques et représentatives de ces lieux. » Une manière pour les musées de s’inspirer de leurs collections pour créer des expositions et de les rendre mobiles, en mêlant les époques notamment. Les musées invitent aussi des artistes à venir réinterpréter leurs collections et créer de l’inédit.


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