Les ailes du pouvoir

Les œuvres de l’artiste ont été insérées parmi des objets du musée.
Photo: Christine Guest Les œuvres de l’artiste ont été insérées parmi des objets du musée.

Deux ans après sa rétrospective mise en circulation par le Musée régional de Rimouski, voici Mathieu Beauséjour en solo, pour la première fois, dans un musée montréalais. Enfin ! L’exposition Les formes politiques, que présente presque en catimini le Musée des beaux-arts, propose un tout nouveau corpus d’oeuvres, mais toujours ancré dans la répétition de motifs, le mouvement circulaire et un appel, sournois, à l’insurrection.

Le pouvoir, politique comme économique, voire culturel, Mathieu Beauséjour l’explore depuis toujours. Ou, du moins, depuis l’époque où il infiltrait notre quotidien par des billets de banque estampillés des mots « virus de survie ». C’était il y a une vingtaine d’années, le sida était sur toutes les lèvres et, lui, proposait ses premières pièces de résistance.

Depuis ce temps, Mathieu Beauséjour ne s’est pas nécessairement assagi, bien qu’il ait abandonné des stratégies clandestines visant la sphère publique. Il est devenu une signature forte de l’art actuel québécois, comme le prouvent la rétrospective de 2014-2015 ou le prix Giverny qu’il a obtenu en 2010.

Dommage seulement que cette première apparition dans un musée montréalais ne soit pas mieux promue. Au MBA, l’art actuel semble toujours à la remorque des présentations historiques. Pourtant, l’établissement dirigé par Nathalie Bondil appuie la création locale. L’invitation à Mathieu Beauséjour est ainsi issue du parrainage qui lie le MBA à la Fonderie Darling depuis quelques années.

Reste que l’exposition Les formes politiques, présentée comme « un clin d’oeil » aux pièces tirées de Pompéi, n’est pas une expo comme une autre. C’est qu’elle prend place en deux temps, en deux pavillons, chose plutôt rare, comme s’il s’agissait de deux expos distinctes, de deux expos en une.

Apparence classique

 

L’une d’elles, dans le corridor sous-terrain sous la rue Sherbrooke, est d’apparence classique : on y montre des exemples du travail récent de l’artiste, un travail varié entre des assemblages d’images, de l’animation, du dessin et de la récupération d’objets. La résistance au pouvoir est ici abordée par toutes sortes de détournements de symboles, entre le personnage ailé et puissant au coeur de l’oeuvre phare de l’expo — Le vol de l’aigle, une animation GIF — et des façades de banques londoniennes.

Bien que ses images basées sur la répétition d’un motif, d’une forme ou d’un geste frôlent l’ornementation, l’artiste demeure incisif. Son geste, minutieux, garde sa fragilité toute humaine et son regard déforme avec intelligence l’objet le plus banal. Kunées, une composition reproduisant des enveloppes dotées d’une fenêtre transparente, confronte de la meilleure des façons la référence mythologique (la kunée est un casque) et le dispositif contemporain, le visible et l’invisible. Ici, dans cette salle si incongrue que les gens visitent en coup de vent, le propos prend, bizarrement, une belle impertinence.

L’autre volet de l’expo est davantage inusité, bien que peu nouveau : les oeuvres de l’artiste ont été insérées parmi des objets du musée, dans ce cas, parmi ceux de la petite salle des antiquités grecques au rez-de-chaussée du pavillon le plus ancien du MBA. La manière ici n’est pas tant celle du camouflage (comme souvent dans ce type d’insertion) que celle du recyclage, de la résurrection ou, pour reprendre un terme cher à Mathieu Beauséjour, de la révolution.

Deux séries composent cette infiltration d’ordre esthétique, mais aussi économique. Les six Prototypes pour une nouvelle unité : méandres sont de petites compositions à partir de gommes à effacer. Chacune, sur son socle, côtoie des hydres et autres céramiques datant d’avant notre ère. Le méandre est un motif ornemental classique et Beauséjour en propose des versions du XXIe siècle, aussi jolies que cyniques, notamment dans le choix de la gomme, cet objet commercial destiné à disparaître avec son usage.

Dans la vitrine numismatique de cette même salle, l’artiste a substitué la collection du musée par ses propres pièces, pour la plupart du XXe siècle. Intitulée La monnaie de l’aigle, cette installation, éphémère comme, jadis, la valeur marchande des métaux exposés, a sa propre logique : l’effigie d’un ou de plusieurs aigles. Beauséjour fait sien le projet muséal Le département des Aigles que l’artiste belge Marcel Broodthaers avait conçu en 1968.

Chez Mathieu Beauséjour, « les formes politiques » adressent certes une critique du système, de tous les systèmes. Elles ne reposent pas moins sur une fascination pour l’objet et pour sa portée symbolique. Depuis 20 ans, son virus est contagieux.

Les formes politiques

De Mathieu Beauséjour. Au Musée des beaux-arts de Montréal, pavillon Jean-Noël Desmarais et pavillon Michal et Renata Hornstein, jusqu’au 12 juin.



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