La voix du peuple, d’abord

L’équipe de Vox Populi en pleine préparation de l’exposition «Je(u)ne c’est quoi?» présentée lors de l’événement Plein la gueule, en octobre 1985. Sur la photo: Marcel Blouin, Jean-Marc Ravatel, Cynthia Poirier, Danielle Bérard et Sophie Bellissent.
Photo: Alain Chagnon L’équipe de Vox Populi en pleine préparation de l’exposition «Je(u)ne c’est quoi?» présentée lors de l’événement Plein la gueule, en octobre 1985. Sur la photo: Marcel Blouin, Jean-Marc Ravatel, Cynthia Poirier, Danielle Bérard et Sophie Bellissent.

Sans honte et sans emploi. La formule, digne des meilleurs slogans de luttes populaires, a accouché de Vox, centre de l’image contemporaine, qui se considère alors comme un « Collectif de communication de Montréal ». En fait, Vox n’était pas Vox, mais Vox Populi, la voix du peuple, et en particulier celle de la jeunesse.

Dans le cadre de son 30e anniversaire, le centre d’artistes basé dans l’édifice 2-22 présente à compter de mardi Vox Populi 1985-1989. Du militantisme social à la manifestation photographique. Sur le mur : affiches, textes et photos, dont celles où figurent les revendications et slogans, dont le « sans honte et sans emploi ».

« Quand tu célèbres 30 ans, tu te demandes par où commencer, confie Marie-Josée Jean, directrice de Vox depuis 2002. D’autant plus quand beaucoup de gens sont concernés. En fouillant, on s’est dit qu’il y avait une facette cachée de notre histoire. »

Militant davantage que diffuseur, Vox Populi réunit à ses débuts des photographes, des travailleurs communautaires, des graphistes, des poètes, des vidéastes, des animateurs radio. Épris de justice sociale, ils offrent des services créateurs d’emplois, destinés à la génération X, celle dite sacrifiée.

La production de photos et d’expositions sera un de leurs outils. Avec notoriété : Vox Populi est à l’origine de la revue Ciel variable et de la biennale Le Mois de la photo à Montréal, deux entités encore aux premières loges de la diffusion.

Sans honte et sans emploi était le titre d’une exposition de photographies, la première de cette aventure née dans la froidure économique de l’hiver 1985. Toute une exposition : 80 lieux en 25 villes partout au Québec, y compris Sept-Îles, pendant trois ans. Une longévité jamais égalée, du propre aveu de Marcel Blouin, l’homme derrière Vox Populi, aujourd’hui directeur du centre Expression, de Saint-Hyacinthe.

Au début des années 1980, alors étudiant en service social, Marcel Blouin prend en charge le Collectif des jeunes sans emploi de Saint-Louis-du-Parc. L’entité du Mile-End « permet à des jeunes, salariés ou bénévoles, de travailler pour leurs intérêts », résume le magazine Vie ouvrière. Le jeune Blouin est « impressionné » par les occupations de bureaux que mène le groupe.

Changer le monde

« J’étais le photographe de la gang, dit-il. On m’acceptait parce qu’on savait qu’il était nécessaire de contrôler notre image. Changer le monde par la photographie, comme l’approche documentaire de Lewis Hine [photographe américain], on en était conscients. »

Plusieurs de ses photos font partie de l’exposition inaugurée cette semaine. Comme le portrait d’un homme à la cigarette et aux verres fumés dans un centre d’emploi. Ou comme la vue du plateau de l’émission de Télé-Métropole Forum, animée par l’ancien ministre libéral Jean Cournoyer qui recevait, ce jour-là, Pauline Marois, alors ministre péquiste responsable de l’Aide sociale.

Vox Populi prend forme dans cette double préoccupation de Marcel Blouin — les chômeurs et la photographie. L’exposition Sans honte et sans emploi n’était, selon lui, « pas une expo de photos, mais un outil d’intervention sociale ».

« Nous n’avions ni Dieu ni Marx pour idoles. La voix du peuple, c’était une référence au fait que nous souhaitions donner la parole aux citoyens », explique-t-il au sujet du nom Vox Populi, trouvé par Lucie Bureau, alors animatrice à Radio Centre-Ville. Pour la petite histoire, disons que Bureau et Blouin donneront aussi naissance à un militant nommé Léo.

Les photographes comme Alain Chagnon, issu de la mouvance sociale des années 1970, Yves Huneault, Danielle Bérard ou Pierre Crépô feront partie du groupe. L’écrivaine Hélène Monette aussi, à qui l’on doit le nom de la revue, Ciel variable, qui ne devait être qu’un livre dans le cadre de l’Année internationale de la jeunesse.

Poussé par le besoin « d’aider les gens et de grandir nous aussi », selon Marcel Blouin, Vox Populi s’est développé avec des slogans du type « la photo à votre image ». « On avait une prétention : faire des sous en offrant des services. L’élément commun, c’est la photo. On exploitait toutes ses possibilités, surtout à des fins artistiques. »

Avec succès, du moins en ce qui concerne la publication. « Les critiques sur l’avènement de Ciel variable sont assez bonnes. On parle d’un vent nouveau, d’une parole plus claire offerte aux jeunes », commente Claudine Roger, directrice des opérations de Vox.

La création en 1989 du Mois de la photo à Montréal, appuyé par les événements frères de Paris, Barcelone ou Braga, scellera la place de Vox Populi dans l’arène artistique. Avec le poids du nombre, une fois de plus : le premier Mois affichera 69 expositions et 250 photographes, de Marc Riboud, reporter de prestige, à Evergon, dont l’extravagance choquera plus d’un, en passant par Gabor Szilasi. Vox Populi sera, dès lors, une voix rassembleuse.