L’exposition dont vous êtes le héros

La commissaire Florence-Agathe Dubé-Moreau
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La commissaire Florence-Agathe Dubé-Moreau

Vous pouvez choisir de tenter d’envoyer une oeuvre sur la Lune, ou, plus modestement, vous atteler à créer la vôtre. À partir de mercredi, l’exposition Do it, créée il y a 23 ans à Paris sous la direction du commissaire suisse Hans Ulrich Obrist, prend l’affiche à la Galerie de l’UQAM. Toutes les disciplines y sont conviées, de la danse à la littérature, en passant par la musique et les arts visuels. Vous pouvez choisir de faire votre oeuvre chez vous, sur place, ou même ailleurs dans la ville.

Il s’agit en quelque sorte d’une exposition sans oeuvre, où chaque visiteur est invité à suivre les instructions laissées par les centaines d’artistes qui ont participé à l’événement depuis 1993.

Récapitulons. En 1993, Hans Ulrich Obrist, après une conversation à Paris avec les artistes Christian Boltanski et Bertrand Lavier, décide de créer une exposition qui prévoit l’interprétation à l’infini de directives artistiques données. Il demande à dix artistes de rédiger des instructions pour la création d’une oeuvre. Les oeuvres produites à partir de ces instructions seront documentées, par des photos, des textes ou des vidéos, puis détruites. Ces instructions seront ensuite traduites en neuf langues, et l’exposition sera reproduite ailleurs dans le monde. Alors, d’autres instructions et d’autres artistes s’ajouteront aux premiers pour former un livre de 250 instructions supervisé par l’ICI (Independent Curators International), à New York.

À Montréal, la jeune commissaire Florence-Agathe Dubé-Moreau a puisé soixante instructions dans cet imposant corpus, et en a commandé dix autres à des artistes québécois. À partir de là, c’est à vous de jouer.

Suivez le guide

Si vous suivez les instructions du chorégraphe Paul-André Fortier, qui les a rédigées en pensant à l’artiste-peintre Françoise Sullivan, vous vous assoirez sur une chaise, face à un coin de mur. Puis, vous dessinerez sur ces pans de mur des empreintes invisibles avec vos doigts.

Françoise Sullivan elle-même, cette signataire du Refus Global aujourd’hui nonagénaire, sera sur place au moment du vernissage de Do it, mardi soir, pour exécuter ces instructions.

« Demain matin, sortez du lit en tentant de vous souvenir de vos rêves, ordonne pour sa part Martine Delvaux, dans l’instruction intitulée « la femme qui écrit ». Commencez comme ça. Notez vos rêves dans un carnet, rapidement, sans faire attention. Puis, faites-vous couler un café, ou un bain, laissez couler les restes de la nuit, et ensuite faites le reste, les petits-déjeuners, les repas de la journée, tout ce qu’il faut faire quand on mène une vie ordinaire. Mais pendant ce temps, faites la sourde oreille à ceux qui tournent autour de vous, au vacarme des exigences. Restez concentrée. Gardez en tête ce fil qui vous garde un peu dans la nuit et vous tire vers les mots. »

Chaque interprétation des instructions de Do it, depuis sa création en 1993, a une couleur locale. Ainsi, Florence-Agathe Dubé-Moreau a choisi sa sélection en fonction de la vocation universitaire de l’établissement-hôte, l’UQAM. Les instructions choisies engagent donc à la réflexion sur la définition du rôle de l’artiste, du commissaire, de l’exposition.

« Tu peux (presque) devenir un artiste instantanément si tu suis ces instructions. (Tu peux aussi devenir un artiste autrement !!!) », écrit Etel Adnan, dans une instruction qui date de 2012. « Réalisez une oeuvre d’art qui ressemble à une autre que vous avez vue ailleurs dans le monde, osait Kathryn Andrews, la même année. Reproduisez l’original aussi fidèlement que possible, mais ajoutez quelques anomalies subtiles. Étudiez la signature de l’artiste ayant conçu l’original. Maîtrisez-la. Imitez-la. Sans vous faire prendre, faites circuler la copie dans d’importants lieux d’exposition où son authenticité ne sera pas remise en question. »

Instructions éclatées

Plus simplement, Louise Bourgeois propose de sourire à un inconnu. Jiri Kolar suggère d’accrocher sur les murs tout ce qui se trouve dans la maison, vaisselle, literie, outils, livres, comme on le fait dans les musées ou les châteaux. Nicholas Hlobo s’adresse pour sa part à un commissaire ambitieux et lui dit : « Installez une de mes oeuvres sur la Lune. »

Quarante des instructions choisies se trouvent sur les murs de la galerie de l’UQAM. Vingt autres sont disséminées un peu partout dans l’université. D’autres encore se trouveront à la porte de la galerie, pour que les gens qui passent puissent en prendre une et l’emporter chez eux.

Après l’exposition, comme le veut la tradition, toutes les oeuvres seront documentées et détruites. Les participants sont d’ailleurs invités à télécharger les traces de leur oeuvre avec le mot-clic do it.

Mais attention : du Québec, Larry Tremblay a fait construire un photomaton dans lequel les visiteurs sont invités à prendre un égoportrait, avant de s’engager par écrit à ce que ce soit le dernier.

Une exposition Do it aura lieu à Dubaï en même temps que l’édition de Montréal, dit Louise Déry, directrice de la Galerie de l’UQAM. Celle de Montréal se tiendra pour sa part du 13 janvier au 20 février.

2 commentaires
  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 11 janvier 2016 08 h 02

    Franchement....

    le JE a bonne presse...nous en sommes rendus là...
    et ils appellent ça de l'Art...
    plutôt du ...nombrilisme à tendance nihiliste
    où chacun a sa seconde de gloire...et puis pfff!

    J'y vois surtout un bassin publicitaire ...pour l'ICI
    Le tout, sous le vocable très francophone... DoIt
    (il est vrai que les Français n'en sont pas à un cas près...)
    Franchement !

    PS J'ai eu beau lire et relire l'article...j'en suis toujours à la même conclusion.

  • François St-Pierre - Abonné 11 janvier 2016 12 h 59

    Plume Latraverse était un précurseur

    En lisant les instructions reproduites dans le texte, je me rappelais…

    « Mettez vos lunettes su' vot' banc
    Assoyez vous ben hardiment… »