Trois projets audacieux viendront enrichir l’espace public

À l’été 2015, Alain-Martin Richard a tenu plusieurs actions publiques dans Saint-Michel, avec des groupes populaires, des résidents et des travailleurs.
Photo: Alain-Martin Richard À l’été 2015, Alain-Martin Richard a tenu plusieurs actions publiques dans Saint-Michel, avec des groupes populaires, des résidents et des travailleurs.

Qu’ont en commun la résonance des corps, un trou de mémoire et une première cohorte ? Rien, sinon qu’il s’agit des titres de trois oeuvres singulières, en cours de réalisation, qui apparaîtront dans l’espace public d’ici 2017.

La première est une oeuvre sonore, la première au Québec issue de la politique d’intégration des arts à l’architecture et à l’environnement — ou du 1 %. La deuxième, dont la forme finale importe peu, découle d’une série d’actions urbaines. La troisième, basée sur des portraits photographiques, implique la participation de 75 personnes.

Les trois oeuvres — La résonance des corps de Catherine Bédard et Sabin Hudon (projetée pour le CHUM), Trou de mémoire d’Alain-Martin Richard (pour le Complexe environnemental Saint-Michel) et Première cohorte de Caroline Hayeur (pour le Centre de formation professionnelle des Patriotes, à Sainte-Julie) — poussent l’art public dans des zones peu exploitées.

Ancienne carrière Miron

Leurs auteurs doivent certes relever le défi de l’intégration à un site, mais dans chaque cas l’approche relève de l’inusité. Alain-Martin Richard, artiste connu pour ses manoeuvres urbaines, affirme être un « cobaye ». « [Le jury] me l’a dit. Mais lui aussi l’était. »

L’expérimenté artiste de Québec est encore surpris, neuf mois après le concours piloté par le Bureau d’art public de la Ville de Montréal. Une semaine avant Noël, il reconnaissait l’audace de l’exercice destiné à trouver une oeuvre pour le parc du Complexe environnemental Saint-Michel, sur le site de l’ancienne carrière Miron.

« On a engagé un artiste sur le principe de la carte blanche. Je n’avais jamais vu ça, avoue-t-il. Nous [les cinq finalistes du concours] avons défendu notre démarche, et non une oeuvre. Nous n’avons pas présenté de maquette. C’est excessivement stressant. Une épée de Damoclès. »

Choisi en mai 2015, Richard s’est mis à l’oeuvre pendant l’été. Tenues dans Saint-Michel, ses actions ont découlé de rencontres avec les groupes populaires, les résidents et les travailleurs. Il a marché, pédalé et exposé au-dessus de ruelles des banderoles reprenant les témoignages de cette population multigénérationnelle et multilingue.

Selon lui, la destruction des cheminées de la carrière aura causé la « perte de mémoire ». Sa stratégie, basée sur l’écoute des gens affectés « par les effets néfastes de l’industrialisation et de l’enfouissement des déchets », vise, dit-il, « à remplir le trou ».

L’épée de Damoclès a fini par frapper la tête de Richard. À l’automne, inspiré par ses actions, il a présenté une maquette : refusée ! Il doit désormais en proposer une deuxième. Il imagine une pièce métaphorique en deux volets, un parcours de pierres et un objet que les mauvaises herbes recouvriront.

Habiller le futur CHUM

La résonance des corps de Catherine Béchard et Sabin Hudon, une des dix oeuvres choisies en septembre pour habiller le futur CHUM, reposera sur une discrétion similaire. Ce ne sont pas les herbes qui la couvriront, mais les bruits urbains. Cette installation sonore, inspirée par le clocher de l’ancienne église Saint-Sauveur, à l’angle des rues Saint-Denis et Viger, et destinée à ce même lieu, instaurera « un moment de paix ».

« On veut créer des moments, où, pendant quelques secondes, on ne pense plus à notre condition. On est là, on respire », explique Sabin Hudon.

Pas question, précise sa collègue et compagne, « d’imposer un environnement » : la composition sera subtile, intégrera des sons environnementaux, d’autres créés en studio et des « moments vides », ou silences. Le duo formé en 1999 se plaît à dire que sa proposition, à l’instar de l’installation de Max Neuhaus diffusée par les bouches d’aération de Times Square, à New York, repose sur le hasard des découvertes.

Béchard et Hudon, qui se qualifient de « plasticiens sonores », font aussi dans les arts visuels. Leur véritable première oeuvre publique, installée en novembre devant une école primaire d’Ahuntsic, est… silencieuse. La résonance des corps, elle, aura son objet, métallique : trois plateformes habiteront différentes hauteurs du clocher. Elles ne fonctionneront pas comme haut-parleurs, mais comme surfaces, où résonnera chaque petit bruit.

« Ce qui nous intéresse, c’est la vocation du lieu. Le projet est inusité, croit Catherine Béchard, parce que les sons sont diffusés dans une matérialité résonnante. Une église est déjà un corps résonnant, avec une acoustique propre. Et il y a le vide du clocher. De là la volonté de travailler la verticalité et l’horizontalité, pour avoir des pleins et des vides. »

Une école à Sainte-Julie

Caroline Hayeur, elle, a gagné le concours destiné à un corridor d’une école technique de Sainte-Julie. Grâce à une maquette. La photographe, qui s’est fait un nom avec des portraits de communautés bien précises, comme pour son travail récent sur l’adolescence, n’aura pas le choix de respecter jusqu’à la fin son concept « béton ». Sa première oeuvre du 1 % innove autrement.

« C’est audacieux parce que j’inclus les étudiants dans le processus. Ils sont mes modèles et font partie du concept, dit-elle. L’oeuvre parle d’un projet éducatif et je devais la faire avec les étudiants. »

Première cohorte rassemblera les étudiants de deux nouveaux programmes en soudure et en mécanique, pour lesquels un bâtiment a été construit. Depuis décembre, l’artiste les photographie sur place, dans leur uniforme. Elle les intègre à ce point dans la création, qu’elle leur donne un cachet. L’esprit du prolétariat, et du partage, anime cette oeuvre.

« Le décor industriel est génial, les costumes magnifiques. Ce sont des portraits de travailleurs, mais ils gardent leur anonymat », signale-t-elle.