Engagé dans la peinture jusqu’au bout

Dans une photo récente, Marcel Barbeau entouré de sa fille Manon, de sa petite-fille Anaïs, du bébé de cette dernière et de son épouse, Ninon
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Dans une photo récente, Marcel Barbeau entouré de sa fille Manon, de sa petite-fille Anaïs, du bébé de cette dernière et de son épouse, Ninon

Il aura peint jusqu’à la toute fin. Même malade et limité dans ses mouvements, c’est sur la toile qu’il se sera le mieux exprimé. Et c’est avec un pinceau dans les mains que Marcel Barbeau s’est éteint, samedi, à la manière de ce que racontent les légendes au sujet des Renoir, Chagall et autres figures historiques.

« C’est ce qu’il voulait. C’est arrivé parce qu’on lui a mis le pinceau dans la main », confie sa fille, la cinéaste Manon Barbeau, 24 heures après le décès de l’artiste, survenu le 2e jour de la nouvelle année.

Né à Montréal le 18 février 1925, Marcel Barbeau était un des derniers survivants parmi les signataires du manifeste Refus global (1948). En fait, il était le dernier homme. Ne reste que quatre des femmes du groupe derrière Paul-Émile Borduas : Louise Renaud, Françoise Riopelle, Françoise Sullivan et Madeleine Arbour.

Électron libre

Issu de la mouvance automatiste chère à Borduas, Marcel Barbeau en aura été l’électron le plus libre, de ceux qui n’en font qu’à leur tête, au point de se retrouver seul ou à contre-courant. Il est des premiers à s’envoler vers New York, dans les années 1950. Il est de ces inclassables, parce qu’il aura touché à l’abstraction sous tous ses genres, de la gestuelle automatiste à la précision géométrique, en passant par le dripping, le tachisme, le collage aussi, ainsi que la sculpture et la performance.

Son petit-fils, Manuel Barbeau-Lavallette, un de ses plus proches confidents, lui avait demandé, enfant, pourquoi il ne faisait que de l’abstraction. « Un jour, il m’a offert un dessin, un nu, en me disant qu’il pouvait tout faire, mais qu’il préférait rester lui. »

« La logique sous-jacente [de son art], croit l’historien de l’art François-Marc Gagnon, vient de son implication avec les automatistes. »

Cette logique, basée sur la spontanéité du geste, l’aura amené à créer selon ce qui le faisait vibrer, et non selon le goût d’une époque. Peu sont parvenus à le suivre, sinon la critique Ninon Gauthier. En 2000, celle qui aura été sa compagne pendant des décennies dit de sa peinture qu’elle « se situe sous le signe de l’instantanéité du moment et de la fugacité du monde et de la vie ».

Franchise et honnêteté

Sa petite-fille, la cinéaste et écrivaine Anaïs Barbeau-Lavallette, retient de son « grand-papa Marcel, grand grincheux coloré », l’authenticité et la grande franchise, toujours honnête envers lui-même. « Il était atypique, rebelle, qui se levait de table quand il trouvait ça plate, [mais] j’admirais sa désinvolture, en rupture de toutes les conventions. »

C’est en travaillant sur son roman La Femme qui fuit (2015) qu’Anaïs Barbeau-Lavallette a compris l’être tourmenté qu’était son grand-père. « Il a trimé et vraiment arraché. » Mais il n’a pas cessé de peindre, rappelle-t-elle. « À la fin, il ne mangeait plus, il était gavé, mais il peignait. »

Manon Barbeau, qui a consacré deux films à son illustre père (Les enfants du Refus global, 1998, et Barbeau, libre comme l’art, 2000), retient de lui sa grande persévérance. « Un vrai modèle de vie », résume-t-elle.

Libre. Authentique. Et pourtant sous-estimé. Du moins à l’âge des grands honneurs. Le prix Borduas, galon suprême dans les arts visuels, ne lui a été décerné qu’en 2013, après 18 infructueuses tentatives. Ses expositions dans de grands musées datent des années 1970, alors que ses peintures et sculptures étaient présentées au Musée de Québec (aujourd’hui Musée national des beaux-arts du Québec — MNBAQ) et au Musée d’art contemporain de Montréal et que ses dessins l’étaient au Musée des beaux-arts de Montréal.

Rétrospective à venir

Certes, il n’a pas cessé d’être cité lors d’expos historiques, comme la toute récente sur l’op art, à la Maison des arts de Laval. Ses travaux récents n’ont cependant retenu l’attention que de lieux un peu en marge, tels que la galerie Michel-Ange, où il exposait encore cet automne. La rétrospective digne de ce nom est à venir, souhaite son entourage. François-Marc Gagnon, grand spécialiste des automatistes, croit lui aussi que la chose lui est due.

« Il a gardé son intérêt pour la peinture, c’est ce qui est intéressant. Son intérêt pour la peinture, c’est comme un manifeste. La sculpture et la performance ne comptent pas autant que son engagement en peinture », dit-il.

John Porter, qui a dirigé le MNBAQ au tournant des années 2000, explique ce silence muséal par le caractère rebelle du peintre. « Il était très exigeant, pas facile d’accès », dit celui qui reconnaît sa fougue exploratrice. « Il faudra faire ce travail de mémoire, estime-t-il aujourd’hui, quand on aura trouvé un fil conducteur. Car il y en a un, c’est sûr. »

Marcel Barbeau, qui aura été exposé aux quatre coins du monde, notamment au Canada, aux États-Unis, en Europe et en Afrique, aura reçu un dernier honneur de son vivant en 2015, lorsqu’il a reçu l’Ordre national du Québec. Pour la ministre de la Culture, Hélène David, Marcel Barbeau demeure un grand Québécois en tant qu’« acteur majeur de l’émancipation de l’art ». Le gouvernement, promet-elle, se penchera dans les prochaines semaines pour décider si un hommage ultime pourra lui être rendu en baptisant un lieu en son nom.

Les funérailles de Marcel Barbeau auront lieu le 25 janvier.

Je ne me suis jamais demandé pourquoi je continuais. J’agis, je crée comme je respire. Je ne me demande pas pourquoi je respire ni pourquoi je crée. En fait, c’est un combat vis-à-vis de moi-même, face à mes propres intentions, face à mes désirs.



À voir en vidéo