Le nomadisme et le besoin de raconter d’Anna Boghiguian

Un corridor structuré par des rayons de miel contribue à souligner le passage physique dans l’espace.
Photo: Paul Litherland Un corridor structuré par des rayons de miel contribue à souligner le passage physique dans l’espace.

Presque tout dans l’oeuvre d’Anna Boghiguian est à propos du nomadisme et de l’exil, du sien a priori. Elle nous invite dans Villes sur les rivières à rompre les amarres pour la suivre dans le récit de ses voyages et surtout de ses rencontres. Prose brute, collages, dessins et assemblages de facture expressionniste baignent dans une odeur de miel et de cire d’abeille livrant par fragments l’expérience des séjours en Égypte, au Brésil, en Éthiopie et en Inde de celle qui se dit citoyenne du monde.

Et pour cause. Elle ne passerait en tout que deux semaines par année dans son atelier au Caire, en Égypte, où elle est née en 1946. Ayant immigré au Québec dans les années 1970, elle y a fait des études en musique et en arts à l’Université Concordia. Elle semble depuis n’avoir jamais cessé de voyager. Son parcours mentionne sa toute première exposition en solo au centre d’artistes montréalais Dare-Dare, en 1991, une production déjà marquée par l’errance.

Sa carrière lancée sur le tard, cette artiste est désormais une habituée des prestigieuses biennales et des plus grandes expositions de la scène internationale. Ce type d’événements est, depuis les années 1990, des tribunes de prédilection pour justement remettre en question les points de vue dominants d’autrefois (quoique persistants…), basés sur l’occidentalocentrisme et l’ethnocentrisme, dans le contexte d’une mondialisation visant le décentrement et l’ouverture sur tous les plans. Boghiguian fut de la biennale de Charjah (2011-2015), de São Paulo (2014), d’Istanbul (2009, 2015) et de l’estimée Documenta de Kassel (2012).

Parmi ses plus récentes participations, il faut souligner celle à la 56e Biennale de Venise cette année dans le pavillon de l’Arménie, lauréat du Lion d’or. Une exposition de groupe soulignait le 100e anniversaire du génocide arménien dans le monastère sur l’île de San Lazzaro, surnommée la petite Arménie. Persécuté par les Ottomans, le moine arménien Mékhitar y a trouvé refuge au XVIIIe siècle, se faisant encore aujourd’hui avec sa congrégation le gardien de l’héritage d’une culture menacée. Les oeuvres des artistes réunis, tous issus de la diaspora, dont fait partie Boghiguian par ses parents, évoquaient autant la nécessité d’éprouver les limites de l’État-nation que le besoin de réaffirmer ses racines. L’artiste-poète relatait son pèlerinage dans la ville en ruines d’Ani, à la frontière turco-arménienne, départagée à cet endroit par la rivière Akhourian qu’il n’est plus possible de franchir.

Frontières géopolitiques

Le groupe d’oeuvres à la galerie SBC scrute d’ailleurs pour beaucoup les frontières géographiques que sont les fleuves (Nil, Gange, Amazone), lieux de vie et de passage où s’expriment également des tensions sociopolitiques. Pour cette 3e itération de l’exposition, passée par São Paulo et Porto, l’artiste, qui a séjourné un mois à Montréal, a ajouté une production inédite faite in situ portant sur l’Éthiopie. De frêles silhouettes de marcheurs en carton et du texte mural font schématiquement part d’histoires de réfugiés, de guerre, de migration et d’exil.

Le point de vue n’est pas celui des conquérants. Il est à l’inverse celui des conquis et des résistants, masses anonymes, auxquels l’artiste s’identifie viscéralement tant elle inscrit sa présence dans la fabrication des récits. Écrits ou visuels, les deux se confondent souvent et témoignent également de l’urgence de dire, quitte à négliger les faits. Pour indice principal de localisation, le visiteur a droit à un plan de la galerie désignant les oeuvres dénuées de titre, mais regroupées par ville ou par pays.

En Égypte, une série de dessins dépeignant des uniformes, des bouches et des mains menaçantes évoquent des situations d’oppression ramenant à l’esprit l’occupation de la place Tahrir. Bande sonore à l’appui tirée d’une performance, Le Caire se fait, lui, le théâtre du procès d’une jeune fille accusée de troubler l’ordre pour avoir souhaité de meilleures conditions de vie pour elle et ses concitoyens. Loin de l’approche documentaire qui les fixerait davantage, les sujets prennent forme, se défont et se refont. Ces histoires, en effet, se perpétuent. L’actualité le rappelle cruellement.

Dans sa forme, l’exposition insiste donc sur la construction du sens et aussi sur les déplacements, en écho à ceux des migrants. Un corridor structuré par des rayons de miel contribue d’ailleurs à souligner le passage physique dans l’espace. Le monde des abeilles fournit une métaphore puissante que Boghiguian intègre aussi dans ses dessins dont les pigments ont pour liant la cire d’abeille. Comme le rappelle si bien Alvéole, l’organisme dédié à l’apiculture urbaine qui a collaboré à ce projet, le mode d’organisation en colonie de ces insectes ouvriers est inspirant dans un monde où cependant leur devenir est menacé. L’action de cet organisme est similaire à ce que préconise dans ses oeuvres Anna Boghiguian, celle d’une résistance salvatrice.

Anna Boghiguian. Villes sur les rivières

SBC Galerie d’art contemporain, 372, rue Sainte-Catherine Ouest, espace 507, jusqu’au 16 janvier.