Jets de lumière

« Color Chart » de Yann Pocreau
Photo: Daniel Roussel « Color Chart » de Yann Pocreau

La photographie, l’art de l’écriture par la lumière, selon son étymologie grecque, prend plus que jamais son sens dans le travail récent de Yann Pocreau. Il est, bien sûr, photographe, et son exposition Sur les lieux, montée avec la contribution de la commissaire indépendante Manon Tourigny, en est une de photographie. Or, la mise en place de cette écriture à Expression – Centre d’exposition de Saint-Hyacinthe dépasse largement le cadre habituel du genre photographique — l’image bidimensionnelle, disons.

La vingtaine d’oeuvres exposées, dont une tirée des débuts de l’artiste il y a dix ans, donne valeur de rétrospective à l’exposition. Ce n’est pourtant pas à un survol de toute l’oeuvre de Yann Pocreau que l’on est convié. Sur les lieux fait plutôt le point sur l’avancement de sa pratique, dont les thèmes récurrents (architecture, expérience physique, jeux d’éclairage) demeurent les mêmes.

Les images de ses débuts, marquées souvent par la subtile présence de son corps, ont cédé la place chez Pocreau à un travail d’installation. Depuis deux ou trois ans et notamment depuis l’expo Projections à la Fonderie Darling (2013), la lumière ne s’inscrit pas seulement sur papier. Elle le fait aussi dans l’espace réel, celui des spectateurs, un peu à la manière de James Turrell, maître ès oeuvres lumineuses.

Oeuvre immersive

 

Emblématique de cette évolution, l’installation-titre de l’actuelle expo, Sur les lieux (congrégation des Soeurs de Saint-Joseph, Saint-Hyacinthe), est une oeuvre immersive, qui plonge la salle de manière récurrente dans l’obscurité. Une simple intervention sur le lanterneau d’Expression fait alors apparaître des jets de lumière et de poussière. Ceux-ci étaient pourtant déjà là, mais dans l’éclairage habituel, ils étaient imperceptibles.

Une mise en scène soignée, efficace. Toute la photographie de Yann Pocreau repose là-dessus. Mise en scène, ou mise en lumière, que celle-ci soit naturelle — les séries Définir la lumière locale (2008) et Chantier (2012) —, artificielle — l’installation vidéo Incandescence (2015) et les projections de diapositives Croisements (2014) — ou même colorée — Croisements et Color Chart (2013-2015).

Le parcours proposé par Manon Tourigny tient beaucoup de cette mise en scène, avec des clins d’oeil à une architecture frêle (l’état brut et non fini des panneaux) et à une véritable expérience des lieux. Le son et l’amplificateur d’Incandescence et le bruit des projecteurs de Croisements animent certes la visite de l’expo. La cohabitation des différentes séries que permet l’accrochage donne cependant à Sur les lieux son caractère in situ, comme une mise en abîme du travail du photographe.

La lumière s’écrit sur papier comme dans l’espace d’exposition. Elle écrit des formes inédites, des géométries plastiques captées par l’oeil du metteur en scène qu’est Yann Pocreau. La série Chantier, révélée en 2012 lors d’une exposition à la galerie Simon Blais, se démarque encore par la blancheur de ses surfaces et par le réseau de lignes qui unissent les images. Ce sont tout naturellement des extraits de cette suite qui ouvrent l’expo.

Attiré à ses débuts par le patrimoine architectural, Yann Pocreau semble aujourd’hui davantage préoccupé par l’objet photographique (et ses matériaux obsolètes). Il a néanmoins profité de son passage à Saint-Hyacinthe pour travailler sur des bâtiments historiques de l’endroit, tels que ceux que montrent deux images, la congrégation des Soeurs de Saint-Joseph et le séminaire de Saint-Hyacinthe.

Si ces photos ne sont pas plus mises en valeur qu’il le faut, comme si son auteur était rendu ailleurs, elles rappellent l’importance pour l’artiste de regarder patiemment ce qui l’entoure. Et par là, de nous inviter à faire de même. Écrire avec la lumière, c’est d’abord et avant tout ouvrir les yeux.

À noter qu’une installation extérieure et lumineuse, Marqueur/Pulsation (2015), anime le centre-ville de Saint-Hyacinthe à partir de la tourelle de l’édifice d’Expression. Basée sur le rythme de la respiration de l’artiste, l’oeuvre ne peut être expérimentée qu’une fois le soleil parti, après 17 h.

L’expo Sur les lieux aura une suite à l’été 2016, alors que le Musée d’art contemporain des Laurentides, à Saint-Jérôme, accueillera à son tour une expo signée par Manon Tourigny. Yann Pocreau ne chômera pas, puisqu’il se présentera aussi en solo à la Galerie de l’UQAM dans les prochains mois.

Sur les lieux

Yann Pocreau Expression. Centre d’exposition de Saint-Hyacinthe (495, avenue Saint-Simon), jusqu’au 24 janvier.

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