Difficile de prendre le virage technologique… faute d’espace!

Claude Lafleur Collaboration spéciale

Ce texte fait partie du cahier spécial Métiers d'art

L’un des petits joyaux du réseau des écoles-ateliers est justement l’École de joaillerie de Montréal. Stéphane Blackburn, directeur de cet établissement, rappelle que cette première école de joaillerie au Québec a été fondée en 1973 par deux créateurs et joailliers montréalais ; l’une (Madeleine Dansereau) ayant une formation nord-américaine et l’autre (Armand Brochard) venant de Belgique. « Cela a créé l’esprit de l’école, dit-il, puisqu’on est toujours entre deux approches, une approche technique européenne et une approche plus artistique et créatrice nord-américaine. »

En outre, l’école enseigne à trois types de clientèle : les étudiants de niveau collégial, les professionnels de la joaillerie qui viennent y chercher des formations plus techniques et spécifiques, ainsi que le grand public. « Notre clientèle va donc de 17 à 77 ans ! » lance-t-il joyeusement.

« Le fait d’enseigner à ces trois clientèles fait de nous une école unique au Canada et en Amérique, poursuit-il. Chaque semaine, quelque 300 étudiants et professionnels se côtoient, ce qui crée une ambiance dynamique et particulière. Tout le monde s’y croise, travaille dans la même direction et tous s’appuient et s’encouragent les uns les autres. »

Autre particularité, l’école embauche des artisans professionnels qui viennent enseigner une technique ou un savoir-faire en particulier. « Dans une année, on engage ainsi une quarantaine de professionnels, précise le directeur de l’école, chacun apportant ses techniques et ses spécificités. »

Comme tout autre domaine, la joaillerie évolue sans cesse et bénéficie des technologies de l’informatique. C’est ainsi que les joailliers recourent de plus en plus au dessin assisté par ordinateur pour concevoir leurs oeuvres. « C’est vraiment entré dans les pratiques », confirme le directeur.

D’autres technologies font également leur apparition dans la profession, dont la coupe de haute précision au moyen de lasers et l’impression 3D. Toutefois, l’école peut difficilement les intégrer à son enseignement, faute d’espace. « Nous aimerions bien que nos étudiants expérimentent ces machines et qu’ils poussent plus loin la conception, dit Stéphane Blackburn, mais on n’a pas l’espace suffisant pour faire entrer ces équipements plus spécialisés. »

Depuis des années, l’école cherche d’ailleurs à déménager dans des locaux plus vastes, mais, comme bien d’autres écoles-ateliers situées au centre-ville, elle bute contre le coût « exorbitant » des loyers pour grands locaux.

Ces quatre dernières années, rapporte M. Blackburn, l’école a envisagé une dizaine de projets de relocalisation. « Mais ça devient de plus en plus difficile pour les artisans de se localiser au centre-ville. Même nous, qui sommes ici depuis quarante ans, on ressent de plus en plus de pressions… »

Il évoque même le beau projet d’une école numérique au service de tous les métiers d’art. « Je pense qu’au Québec, ce serait essentiel d’avoir une telle école », dit-il, mais hélas, en cette période d’austérité, « le gouvernement ne se montre guère disposé à financer un tel projet… »

Martin Thivierge, directeur général du Conseil des métiers d’art du Québec (CMAQ) et organisateur du Salon des métiers d’art de Montréal, observe que, comme tout le reste, son domaine « a vraiment évolué, particulièrement ces dix dernières années ». Il cite par exemple le fait qu’un artisan peut très bien concevoir et fabriquer ses pièces en région éloignée puis les vendre au Japon par l’entremise d’Internet.

Par contre, tout artisan doit également se renouveler constamment et de plus en plus rapidement. « Il n’a pas le choix, tranche M. Thivierge. Un artisan conçoit un nouveau produit, mais à peine trois ou quatre mois plus tard, il pourrait en retrouver des copies fabriquées en Chine ou au Mexique dans un “tout-à-un-dollar ”! » dit-il.

Il raconte également que des « prospecteurs » viennent parfois visiter les Salons des métiers d’art pour photographier discrètement des oeuvres. « Six mois plus tard, on découvrira que certaines ont été reproduites de belle façon ! »

M. Thivierge indique en outre qu’il est très difficile de protéger une création à l’aide d’un brevet. « Cela a pour conséquence de forcer nos artisans à être toujours très imaginatifs et créatifs », dit-il.

« Mais ce n’est pas que le monde des artisans qui bouge, c’est tout l’univers, dit-il avec philosophie. De sorte que nous aussi, nous devons bouger, on n’a pas le choix… »

Se renouveler vite, vite, vite



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