Trois jeunes créateurs qui se moquent des étiquettes

André Lavoie Collaboration spéciale
Les croquis de Mathieu Gnocchini
Photo: Source Mathieu Gnocchini Les croquis de Mathieu Gnocchini

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Ils se définissent tout à la fois comme artistes, artisans, créateurs, entrepreneurs ou designers. Et même s’ils sont conscients que certains préjugés perdurent dans l’esprit du public, l’univers des métiers d’art signifie pour eux celui de l’exigence, de la patience, de la recherche et des grandes ambitions. Trois créateurs aux techniques et aux aspirations différentes partagent leur fougue, et leur désir d’accomplissement.

Si tous les chemins mènent à Rome, il en va de même pour ceux conduisant aux métiers d’art. Les parcours sont aussi variés que les acteurs du milieu, et leur production reflète autant leur personnalité, leur maîtrise des divers matériaux, que leur profil universitaire. Et s’il faut passer par la sociologie, la foresterie, ou un retour au cégep après un cheminement à l’université, qu’à cela ne tienne !

Mathieu Gnocchini était loin de se douter que sa maîtrise en hydrologie forestière le conduirait vers la… maroquinerie. Et tant qu’à déjouer un destin d’ingénieur, ce créateur originaire des Cantons-de-l’Est a choisi de s’établir à Amos en Abitibi, tout près de la rivière Harricana, remodelant une ferme en un atelier spacieux et lumineux où il dirige une petite équipe composée d’une couturière en chef et d’une assistante.

Envie de voyages, nécessité d’être son propre patron, soif de célébrer autrement les beautés de la forêt, Mathieu Gnocchini a fondé Noc Design en 2001 tout en poursuivant ses études universitaires, mais le choix fut limpide après l’obtention de son diplôme. « L’amour des arbres, c’est le fil conducteur de ma vie, souligne l’entrepreneur, qui revendique fièrement son parcours d’autodidacte. J’ai débuté avec des cartables en bois, ensuite des porte-documents, et maintenant des sacs à main. Cet objet permet de montrer la beauté du grain du bois dans un monde où le béton et l’acier prennent trop de place. Le bois amène à la fois un aspect de réconfort et de calme. »

Soucieux de la qualité des matériaux qui composent ses objets (« Mes glissières viennent du Japon, et mon cuir de la Nouvelle-Zélande »), il admet passer beaucoup de temps à élaborer de nouveaux produits, conscient que la création, « c’est là où ça coûte cher, mais c’est le nerf de la guerre ».

Un même souci de singularité anime la céramiste Véronique Martel, diplômée en techniques de métiers d’art du cégep de Limoilou après l’obtention d’un baccalauréat en arts visuels de l’Université Laval. Il ne s’agissait pas d’un retour en arrière, mais d’un désir d’obtenir plus de compétences pour fabriquer des pièces utilitaires, bref, une corde de plus à son arc. Elle offre maintenant son talent à divers restaurants de la Vieille-Capitale, pour des cassoles et des terrines, ou encore à des personnes s’apprêtant à effectuer leur dernier voyage.

Au début de sa carrière, en 2007, faire des bols était loin de la combler. « Je me demandais quel impact je pouvais avoir chez les autres, quelle était mon utilité, se remémore Véronique Martel. Mes premières urnes funéraires se sont vendues très rapidement, et j’ai eu la chance de rencontrer les gens qui les ont achetées, des moments émouvants et marquants. » Comme chaque personne est unique, il fallait que chaque urne le soit aussi.

Véronique Martel aime bien se définir à la fois comme artiste et comme céramiste, sachant que l’argile est « un matériau complexe, vivant, qui demande des connaissances spécifiques », tandis que son amour des arts visuels la pousse à s’exprimer sans contraintes à travers ses oeuvres, notamment ses sculptures. Dans un esprit ludique, elle a d’ailleurs entrepris une série sur le thème des… vaches. À la suite d’un voyage au Pérou « où les vaches sont omniprésentes », pays empreint de couleurs vives, elle propose des oeuvres qui mélangent bois, métal et argile, et que les spectateurs peuvent aisément s’approprier.

À l’opposé, Basma Osama poursuit une quête de simplicité et de dépouillement. C’est lors de ses études de maîtrise en sociologie qu’elle s’est inscrite à un cours de céramique. « À partir de là, ce fut une évidence que l’argile allait prendre une place très importante dans ma vie », souligne celle qui a aussi effectué un retour au cégep, celui du Vieux-Montréal, en métiers d’art après l’obtention de sa maîtrise. Depuis la fondation de son atelier de création et de conception d’objets en porcelaine en 2006, Céramik B, la céramiste ne disperse pas ses énergies, et surtout pas « dans les définitions et les étiquettes ». « Je fais ce qui me semble nécessaire, précise Basma Osama. Artisane, artiste, designer : ça me va… mais c’est surtout le reflet d’un besoin chez les gens de me classer quelque part. Moi, je me sens très libre de tout ça. »

Cette liberté, elle l’exprime dans une démarche qui témoigne de l’importance du geste, et de sa répétition. « Les gens ont l’impression que c’est ennuyant, mais c’est essentiel pour le métier et pour l’épanouissement. Dans la répétition, il y a un aspect méditatif, et on peut pousser la créativité encore plus loin ; tous les grands potiers, dont les japonais, en parlent. »

Et comme si elle s’exprimait au nom de tous ses camarades que certains qualifient d’« émergents », Basma Osama résume bien leur ambition la plus profonde : « Je ne fais pas ça parce que c’est beau, je fais ça parce que ça me représente. »