Garant d’un savoir-faire québécois

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Le directeur général du Conseil des métiers d’art du Québec, Martin Thivierge
Photo: Martin Thivierge Le directeur général du Conseil des métiers d’art du Québec, Martin Thivierge

Ce texte fait partie du cahier spécial Métiers d'art

Créé en 1989, le Conseil des métiers d’art du Québec (CMAQ) est le seul organisme habilité à prendre la parole au nom des artisans d’ici. Son rôle ? Apporter des services à ses 1100 membres, en soutenant par exemple les programmes de formation et de perfectionnement et en leur offrant, si nécessaire, des consultations avec des avocats, faire du lobbying auprès des gouvernements afin que les enveloppes budgétaires soient augmentées, et les aider à commercialiser leurs produits en organisant notamment des événements tels que le Salon des métiers d’art de Montréal, qui s’ouvre la semaine prochaine à la Place Bonaventure. Entrevue avec son directeur général, Martin Thivierge.

« Le Conseil est né de la loi S-32.01 sur le statut de l’artiste, entrée en vigueur en 1989, rappelle M. Thivierge. Le gouvernement souhaitait qu’il n’y ait qu’une association professionnelle pour représenter les artisans professionnels. À ce moment-là, il y avait une corporation dans la ville de Québec et une autre à Montréal. Il y a donc eu une fusion qui a donné le CMAQ. La loi est venue reconnaître le statut professionnel des artisans. C’était à la demande du milieu, car ça donnait des avantages fiscaux, notamment. Le Conseil, lui, permet de structurer tout ça. »

Structurer en définissant notamment des normes et standards afin que n’importe qui ne puisse pas prétendre faire partie de la corporation. Selon la loi, le métier d’art est « la production d’oeuvres originales, uniques ou en multiples exemplaires, destinées à une fonction utilitaire, décorative ou d’expression et exprimées par l’exercice d’un métier relié à la transformation du bois, du cuir, des textiles, des métaux, des silicates ou de toute autre matière ».

Ainsi, pour être membre du Conseil, il faut non seulement vivre de son art ou au moins aspirer à en vivre, mais en plus être reconnu par ses pairs.

« Ça vaut d’ailleurs aussi pour ceux qui ne sont pas membres et qui veulent participer à nos événements, note le directeur général du Conseil. Que ce soit au Salon de Montréal ou à Plein Art, le salon que nous organisons à Québec, tous les artisans, d’ici ou d’ailleurs, qui souhaitent exposer doivent répondre aux normes et standards que nous avons établis. »

Le but : préserver l’image de marque de l’artisanat québécois. Pour cela, le Conseil travaille également avec la relève en collaborant notamment avec la douzaine d’écoles-ateliers en métiers d’art que compte le Québec. Il participe à des événements dans le reste du Canada et à l’étranger afin de mettre en valeur et de commercialiser les productions des artisans. Plusieurs d’entre eux participeront notamment l’an prochain à la Biennale du Carrousel des métiers d’art et de création à Paris.

« Deux boutiques ont également pignon sur rue, rue Saint-Paul à Montréal et sur la place Royale à Québec, indique Martin Thivierge. Ça donne de la visibilité aux artisans, car ce n’est pas facile pour eux de faire entrer leur production dans les commerces. Nous avions aussi la galerie Créa au Marché Bonsecours, là où le Conseil a ses bureaux. Elle est fermée depuis quelques mois, mais nous sommes en train de travailler à la rouvrir. »

Si les lieux de commerce — salons et boutiques — doivent s’autofinancer, le Conseil reçoit une subvention de la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) afin de faire fonctionner tout le reste. Comme de nombreux organismes, le CMAQ a vu son budget amputé de 10 % cette année. Des décisions ont dû être prises, principalement dans la réduction des espaces de bureau pour l’instant. Les services aux artisans ne sont donc pas touchés. Martin Thivierge s’en félicite, lui qui ne tarit pas d’éloges sur la créativité des métiers d’art québécois.

« C’est reconnu, il n’y a qu’à aller dans d’autres salons, ailleurs au Canada ou à l’étranger, pour se faire dire que nos artisans sont très créatifs », affirme-t-il.

Créatifs, d’accord, mais parviennent-ils à tirer leur épingle du jeu sur le plan économique ? « Ce n’est pas évident parce que la compétition est rude, répond-il. Ils doivent créer, d’une part, et courir les événements pour se faire connaître et vendre, d’autre part. Mais ce sont des gens débrouillards, ils sont énergiques, ne comptent pas leur temps. Ils ont aussi la chance d’être dans l’air du temps en ce moment. Il y a tout le mouvement écoresponsable et consommation locale. Ils sont en plein dedans. Ils utilisent, pour certains, des matériaux de récupération, des produits écologiques ; il n’y a plus aucun produit chimique dans les teintures depuis des années, par exemple. Les gens sont à la recherche d’authenticité et cela profite à nos artisans. »

Authenticité et modernité. Tradition et technologie. Car si les artisans sont garants d’un certain savoir-faire qui trouve sa source dans les pratiques ancestrales, ils savent aussi s’adapter aux temps modernes. Nombreux sont ceux qui utilisent aujourd’hui des techniques numériques à un moment ou un autre de leurs réalisations.

« Ils utilisent les logiciels développés pour l’industrie, explique M. Thivierge. Mais ils sont obligés de les déprogrammer justement pour ne pas faire un produit industriel, pour que cela reste un produit unique à chaque fois. Certains joailliers, par exemple, font des prototypes numériques. Ces techniques commencent également à entrer dans les centres de formation et de perfectionnement. Petit à petit, à la mesure de leurs moyens. Ce mouvement est très intéressant, mais il nous pose aussi des problèmes au Conseil. Nous avons de grandes discussions aujourd’hui pour déterminer à quel moment on n’est plus dans la création de métier d’art, mais bien en présence d’un produit manufacturé. »

La SODEC soutient l’innovation

« Le défi des métiers d’art est paradoxal, explique Monique Simard, présidente de la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC), principal bailleur de fonds du CMAQ. Ils doivent à la fois maintenir une tradition et innover pour se renouveler. »

Pour leur permettre notamment cela, la SODEC consacre 4 millions de dollars au secteur des métiers d’art. « C’est très important de soutenir ce secteur, croit-elle. Le Québec foisonne de métiers traditionnels. Ce sont des savoir-faire patrimoniaux qu’il est primordial de conserver, car si nous les perdons, c’est une partie de nous-mêmes que nous perdons. »

La SODEC soutient également le Conseil des métiers d’art du Québec dans ses efforts de commercialisation, tant du point de vue des boutiques et des salons, ici, au Québec, que lorsqu’il est question de partir avec certains artisans montrer la créativité et le savoir-faire québécois dans le reste du Canada, aux États-Unis, voire parfois en Europe. « Le gros du chiffre d’affaires des artisans se fait dans les salons et dans les boutiques, note-t-elle. Il est de notre devoir de leur offrir cette vitrine. En même temps, c’est aussi un vrai atout pour l’industrie touristique ! »