Fidèle au souci du «travail bien fait» de son fondateur

Jérôme Delgado Collaboration spéciale
Luc Delavigne
Photo: Source CMAQ Luc Delavigne

Ce texte fait partie du cahier spécial Métiers d'art

Le Salon des métiers d’art n’était, il y a soixante ans, qu’un volet d’un événement pensé davantage pour les papilles gustatives que pour le plaisir des yeux. C’était l’époque du Salon des arts culinaires, et pour la 19e édition de celui-ci, en février 1955, on avait inclus des objets d’artisanat.

On n’en est pas resté longtemps à cette discrétion. Dès 1956, « l’Exposition annuelle de l’artisanat »acquérait son autonomie et se déplaçait au mois de décembre, prenant les airs de marché de Noël qu’on lui connaît encore. Depuis, à Montréal, pas une année — ou presque, 1966 étant l’exception — ne s’est terminée sans ce rendez-vous avec les métiers d’art.

Il s’agit certes d’une fête commerciale, mais depuis la première édition, elle se caractérise, selon Luc Delavigne, le président du Conseil des métiers d’art du Québec (CMAQ), par son « gage de qualité ». C’est cet esprit qu’a poursuivi à l’origine le fondateur de l’aventure, l’ébéniste Jean-Marie Gauvreau. L’événement peut s’être appelé « exposition », « Foire artisanale » (1960), « Salon de l’artisanat » (1963) ou « Salon des métiers d’art » (depuis 1965), il découle de la même quête, celle de l’ancien directeur de l’École du meuble (1936-1957) qui souhaitait « éliminer l’amateurisme, la main-d’oeuvre en série » et prônait « la créativité, le travail personnel bien fait ».

En 1975, les organisateurs ont introduit des « mesures pour confirmer l’authenticité des pièces et de leurs matériaux de fabrication », afin de faire de ce gage de qualité quelque chose de réel. « On a établi des normes et des standards. [Le Salon de Montréal] est le seul totalement professionnel au Canada, le seul qui vérifie toutes les pièces qui seront exposées », garantit Luc Delavigne.

Le céramiste de formation ne s’en cache pas : le Salon est un « lieu de consommation d’objets utilitaires, souvent offerts comme cadeaux de Noël ». Or, assure-t-il, « il est plus qu’un marché de Noël, c’est un rendez-vous annuel pour les métiers d’art. Beaucoup des artisans voient décembre comme l’occasion de renouveler leur collection ».

Modernisme et nationalisme

En six décennies, le Salon a gagné en raffinement, en sérieux. On n’est plus dans ces années où un quotidien pouvait titrer « Les Granolas arrivent en ville » (La Presse, 5 décembre 1991). Luc Delavigne signale qu’aujourd’hui un artisan peut vendre « une pièce unique à 15 000 $, et [un autre], des crayons ». L’époque dicte les moeurs, juge le président du CMAQ, et celle qui a cours brasse très large.

Les premières années ont été celles de l’exploration. Aux tergiversations concernant l’appellation de l’événement ont succédé des années d’itinérance. L’exposition s’est tenue dans plusieurs lieux, y compris les corridors souterrains de la station de métro Berri, avant qu’on arrive, en 1970, à se fixer à la Place Bonaventure. Quarante-cinq ans plus tard, le Salon peut se targuer d’être le plus ancien locataire du bâtiment inauguré en 1967.

L’arrivée à la Place Bonaventure aura été le signe, même pour ceux qui pratiquaient des métiers traditionnels, de l’entrée dans la modernité. Reflet ou pas de cette modernité, les années 1970 représentent l’âge d’or du Salon des métiers d’art. Son succès populaire a découlé de la vague nationaliste qui a déferlé sur la société. Les gens se sont réapproprié leur culture, ont voulu consommer des produits locaux et le Salon en a bénéficié. En 1976, un mois après l’élection du premier gouvernement du Parti québécois, la folie a atteint les salles d’exposition. « La sécurité a décidé de fermer les portes. Il y avait trop de monde, c’était devenu dangereux », commente Luc Delavigne.

Selon la chronologie publiée en 2005 lors du 50e Salon, l’édition de 1978 est celle qui aura attiré le plus de visiteurs (400 000). Signe des temps, depuis quelques années, l’achalandage est deux fois moins élevé : en 2014, on l’a évalué à 135 000 entrées. « Les 400 000 visiteurs des années 1970 n’étaient pas 400 000 acheteurs. Il y avait beaucoup de curieux. Aujourd’hui, les visiteurs sont des gens qui s’y connaissent et qui reviennent d’année en année », estime encore M. Delavigne. Hier, la quantité, aujourd’hui, la qualité.

L’euphorie des années 1970 a été suivie par la morosité des années 1980. Fierté nationale en moins, fragilité économique en sus… c’en était fini de la gratuité de l’événement. L’édition de 1988 est celle du retour de la gratuité, mais de l’avis de Luc Delavigne, « chaque année, on se pose la question du prix d’entrée ». À l’instar de tout le milieu culturel, le CMAQ, organisme sans but lucratif, paie pour la réduction des fonds publics et survit plus qu’il ne vit.

Les années 1990 ont été marquées par la course à la médiatisation et l’apparition des vedettes de l’heure comme porte-parole. Claudine Mercier, Geneviève Rioux, Jean-Guy Moreau et même Marc Favreau se sont passé le chapeau. Côté offre, la première décennie du nouveau millénaire aura été celle de l’ouverture, plus que jamais : on a inclus des artisans de l’étranger, ainsi que des finissants des différentes écoles, preuve que la professionnalisation a fini par prendre le dessus sur l’amateurisme.

Depuis l’époque où les métiers d’art n’étaient qu’un volet d’une fête culinaire, les choses ont passablement évolué. Au point que, si on ose dire, le Petit Poucet a avalé l’ogre. Oui, en 2015, les visiteurs pourront encore déguster du chocolat, des confitures et autres sucreries du terroir, mais les produits en vente dépassent largement ceux créés en cuisine.

La variété est telle qu’aux métiers traditionnels, les potiers, tisserands ou forgerons de 1955, se sont rajoutés des designers, des photographes et des spécialistes venus d’ailleurs, non sans apporter un brin d’exotisme. L’an dernier, le jury du CMAQ a dû évaluer les objets d’artisans d’Asie fabriqués avec de… la mie de pain.