Le soin des formes

Simone Rochon, «Natures mortes (papiers pour Braque)»
Photo: Caroline Cloutier Simone Rochon, «Natures mortes (papiers pour Braque)»

L’association entre la jeune galerie Nicolas Robert (inaugurée en 2011) et la non moins jeune artiste Simone Rochon (premier solo en… 2011) n’est pas à ses débuts. L’exposition Fragments et pourtours : sculptures et collages récents, qui vient d’ouvrir dans l’enseigne du Vieux-Montréal, figure en effet comme la troisième issue de leur collaboration. Elle est aussi, sans doute, la plus consistante.

L’exposition rassemble cinq corpus d’oeuvres, toutes animées du même intérêt pour la matière et pour les faux-semblants qui découlent de simples altérations du papier ou du plastique. Simone Rochon fait partie de cette génération qui réussit, par des moyens rudimentaires, à créer des formes riches de sens. Ses illusions, à l’instar de celles de Chloé Desjardins — avec qui elle a exposé déjà deux fois plutôt qu’une —, ont de la profondeur, avec des clins d’oeil à l’histoire et avec des récurrentes réévaluations de la question de la représentation.

Chez elles, le soin de la présentation prime la présence du geste, la divulgation d’un processus. Ce qui, quelque part, est à mille lieues de toutes ces pratiques à la mode qui ne veulent plus rien cacher.

L’exposition Fragments et pourtours propose plusieurs déclinaisons des jeux d’apparence qui exploitent la porosité des frontières. Il est beaucoup question de limites, des contours qui dessinent les formes comme de celles qui donnent du volume et des effets de perspective.

Collages de papier

Les oeuvres exposées sur les murs semblent être des peintures, elles n’en sont pas. Ce sont des collages de papier, minutieusement assemblés ou superposés. Les séries Le plein du vide et Gravity Fault (un seul exemple de celle-ci, cependant) montrent des masses qui flottent et virevoltent comme s’il s’agissait de plumes. Les pliures multiplient les angles comme si toute cette matière d’apparence industrielle était malléable. Des discrets tracés à l’acrylique viennent donner du relief aux compositions, révélant du coup la vraie nature des oeuvres.

Les sculptures Office blues, quant à elles, sont faites d’un plastique semi-rigide et mince et pourtant, de la manière dont elles tiennent sur leur socle, elles prennent l’apparence d’un corps robuste et massif. La fine couche de peinture qui les recouvre fait de cette matière à peine taillée, à peine tordue, ou ondulée, une sculpture minimaliste. Les trois pièces sont en fait de simples constructions fermées (et vides à l’intérieur, selon le galeriste) et se présentent comme des versions 3D de ce qui est montré sur les murs.

Entre peinture et sculpture, entre collage et construction, la pratique de Simone Rochon explore sans cesse des entre-deux. Ces ensembles, ces « touts » sont faits des fragments d’autres objets, d’autres vies. Sauf pour le « plaskolite » des sculptures, d’origine industrielle, ce que récupère l’artiste, elle le pige dans son propre bassin.

C’est particulièrement le cas des Natures mortes (papiers pour Braque), de petites abstractions d’esprit cubiste dont certains éléments proviennent d’oeuvres antérieures de l’artiste. On y reconnaît des textures rappelant la noblesse du marbre, présent déjà dans les Pliures, par exemple. Or, même ce qui est noble peut être émietté.

Fait à noter, tous les papiers colorés, y compris ceux qui servent de toile de fond, ont été touchés par Simone Rochon. Et dans la répétition de motifs, il y a toujours de légères différences. Les fonds des Natures mortes ne sont jamais les mêmes, malgré ce qu’on pourrait croire au premier regard.

Le nombre de séries exposées, toutes de 2015, et la variété dans leur ressemblance font de cette expo celle qui confirme Simone Rochon comme une artiste à suivre. Pas étonnant que Nicolas Robert ne s’en prive plus. Outre les deux solos de 2012 et 2013, il l’a amenée dans bon nombre de foires depuis deux ans. Souhaitons seulement qu’elle ne cède pas trop facilement aux sirènes du marché.

Fragments et pourtours: sculptures et collages récents

Simone Rochon, à la galerie Nicolas Robert, 10, rue King, à Montréal, jusqu’au 19 décembre.