Déferlante nantaise, toute en retenue

À l’Œil de poisson, Hoël Duret a droit à un véritable solo.
Photo: Ivan Binet À l’Œil de poisson, Hoël Duret a droit à un véritable solo.

Des dessins sur un écran magique — le Etch A Sketch de l’enfance. Une peinture optique sur le dos d’un camion, en balade sur une autoroute nord-américaine. Un brin punk, un brin globe-trotter, l’événement Québec/Nantes mené par la Manif d’art à Québec a de quoi ravir.

Les artistes peuvent être tous Nantais, ils ont balancé leur étiquette régionaliste. Le ton est davantage à la contestation des normes. À la simplicité aussi. Et à la modération : ce « dialogue en arts visuels » tient en quatre expos, dont une déjà conclue, et en six artistes, dont un collectif.

On l’oublie souvent, mais la Manif d’art n’est pas que la Biennale de Québec, n’est pas qu’une affaire qui se pointe le nez tous les deux ans. L’organisme déborde d’idées, comme les prix Videre, dont on vient d’annoncer les finalistes de la 23e édition. Ou comme les projets outre-frontière qui lui permettent faire voyager pas mal de monde.

Le dialogue Québec/Nantes est de ce lot. Cet échange en deux temps s’est d’abord déroulé en France, cet été, où ont exposé neuf artistes québécois. Transposé de ce côté de l’Atlantique, il s’est installé chez quatre diffuseurs de Québec. Les trois expositions qui ont toujours cours ont un point commun, celui de la simplicité des projets, exprimée par le biais de matériaux pauvres — ou ludiques, comme l’écran magique.

À la Galerie des arts visuels de l’Université Laval, les dessins plus noirs que blancs d’Olivier Garraud côtoient une murale de tampons à l’encre (noire) de Matthieu Crimersmois. Les deux travaillent par accumulation de motifs, par répétition de gestes et par reprise, voire pillage de propositions ou de formules. Ils n’en composent pas moins, chacun, un univers qui leur est propre.

Humour et affirmation sociale

La mosaïque d’oeuvres sur papier de Garraud a de la hargne, un pied dans l’humour, un autre dans l’affirmation sociale — « Il était fils d’artiste et de simple mortel. Il avait des dons exceptionnels. Il était demi-artiste », clame une affiche au design proche de celle d’un band métal. Certains de ces dessins sont repris sous forme d’animations sonores, fortes en illusions et pourtant d’une simplicité désarmante.

Crimersmois procède aussi par multiplication. C’est lui qui se sert d’un écran magique. Ses dessins naissent là, avant d’être un personnage, un oiseau ou des mots sur des tampons, puis estampillés sur le mur de la galerie. Musicien et DJ, cet artiste travaille avec des échantillons sonores qu’il trafique et insère, ici, à une projection vidéo. La murale d’estampes, qui se présente comme un ensemble de plans rabattus, traduit bien l’idée que rien n’est définitif, rien n’est identique.

À l’Oeil de poisson, centre d’artistes de la coopérative Méduse, Hoël Duret a droit à un véritable solo. En apparence moins radicale, plus design, son expo Un confort sans fin est aussi portée par le principe du « fais-le toi-même ». En vidéo, en sculpture et en peinture, l’artiste porte un regard critique sur les dogmes de l’histoire de l’art et de l’architecture.

C’est lui qui, sur l’autoroute, suit un camion, comme on suivrait aveuglément les grands courants de l’art. Il s’est aussi rendu en Inde et au Cambodge, d’où il a tiré des oeuvres qui mettent en pièces le modernismearchitectural pour mieux le reconstruire à sa façon.

Enfin, Le Lieu, centre d’artistes du quartier Saint-Roch, accueille Michel Gerson et Béatrice Dacher, deux artistes fortement liés, cofondateurs du collectif R et de la galerie Paradise de Nantes. Leurs oeuvres fonctionnent peut-être moins bien côte à côte. L’un, avec ses diagrammes muraux, cumule mots et expériences, parle de la complexité, et de la fascination, d’un monde en réseau. L’autre, avec ses vidéos en plans fixes et uniques, évoque au contraire immobilisme et expériences en solitaire. Si Gerson finit par apparaître entre les branches de ses cartes, Dacher, elle, s’efface, disparaît tranquillement.

Entre perception et transformation des idées et des matériaux, les oeuvres de la petite délégation nantaise appellent un art plus poreux, plus malléable, moins pérenne. Cette ode au facilement reproductible et au travail éphémère n’altère cependant en rien la pertinence du propos. Le même constat peut se rapporter à l’ensemble du projet. L’échange Québec/Nantes peut en apparence avoir été de courte durée, rien ne dit que le dialogue ne se poursuivra pas autrement, hors circuit.

Prix Videre 2015

La Manif d’art a annoncé les finalistes des 23es prix Videre en arts visuels, dont les lauréats seront connus le 30 novembre.

Prix Relève (moins de sept ans de pratique)

Camille Bernard-Gravel, pour son exposition Éole (Oeil de poisson)

Charles Fleury, pour son exposition Apparitions futuristes (VU)

François Raymond pour son exposition Bleach (Le Lieu)

Prix Création (sept ans de pratique et plus)

Jacynthe Carrier, pour son projet vidéo Les eux (La Bande Vidéo)

Josée Landry Sirois, pour son exposition Volcans (galerie Michel Guimont)

Amélie Proulx, pour son exposition Prélude pour paléobotanistes (espaces Parenthèses)

Québec/Nantes, dialogue en arts visuels

Le Lieu (345, rue du Pont, à Nantes, jusqu’au 15 novembre), Galerie des arts visuels de l’Université Laval (295, boulevard Charest Est, no 404, à Québec, jusqu’au 22 novembre) et Oeil de poisson (580, côte d’Abraham, à Québec, jusqu’au 29 novembre).