Un survol de vastes territoires australiens

L’exposition reflète le rapport intrinsèque que les autochtones, artistes ou pas, entretiennent avec leur environnement.
Photo: Jessy Bernier Icône L’exposition reflète le rapport intrinsèque que les autochtones, artistes ou pas, entretiennent avec leur environnement.

L’actualité nous le rappelle malheureusement trop souvent. Les communautés autochtones, partout sur la planète, sont sinon peu écoutées, méprisées. L’exposition Lignes de vie. Art contemporain des autochtones d’Australie ne cherche ni justice ni réparation. Elle ne fait que montrer comment l’art peut être source de fierté, voire servir de courroie de transmission. En soi, c’est déjà beaucoup.

En rêves, en savoirs et en pouvoirs : la pratique artistique chez les autochtones australiens se décline selon ces trois axes. C’est ce que défend Lignes de vie, qui a été inaugurée cet automne au Musée de la civilisation, à Québec. Dans le genre, elle serait la première au Canada. Ou du moins, la première depuis 1975, année où les deux autres musées d’État québécois (le Musée d’art contemporain et le Musée du Québec) s’étaient penchés sur la création chez ces communautés.

Il ne s’agit pas d’une expo d’ethnologie, mais bien d’art contemporain. Elle ne montre pas des artefacts anthropologiques, mais bien des oeuvres très personnelles, signées. Réalisées entre les années 1980 et aujourd’hui, celles-ci proviennent de multiples collections, dont celle du Kluge-Ruhe Aboriginal Art Collection de l’Université de Virginie, seul musée de ce type aux États-Unis.

Il y a certes quelques éléments qui rappellent que nous sommes bien au Musée de la civilisation, notamment cette ligne du temps qui remonte jusqu’à 60 000 ans avant notre ère — époque du premier abri rocheux dans ces terres australes. Mais l’essentiel du programme passe par l’étalage d’un nombre impressionnant d’oeuvres, de la peinture surtout, mais aussi de la sculpture, de la gravure et, à un degré moindre, de la photographie et de l’installation.

La commissaire Françoise Dussart, une anthropologue associée à l’Université du Connecticut, a voulu montrer l’étendue des pratiques en décortiquant l’expo, non pas par groupes ethniques ou par périodes, mais par zones thématiques. Sur papier, c’est plutôt clair : la Terre des rêves fait référence à des « lieux de filiation et d’appartenance », la Terre des savoirs à la transmission des connaissances au sujet de la géographie, du climat, de la biodiversité, etc., et la Terre des pouvoirs aux revendications politiques. En salle, c’est moins évident.

L’expo reflète le rapport intrinsèque que les autochtones, artistes ou pas, entretiennent avec leur environnement. D’un thème à l’autre, la manière de le représenter, de l’exprimer est similaire. Les toiles à l’acrylique, par exemple, sont remplies sur la totalité de la surface, où domine la répétition de lignes ou de divers motifs géométriques, notamment les cercles concentriques.

Certes, la section Terres des pouvoirs se démarque pour son ton plus critique, mais dans l’ensemble, on a l’impression de déambuler dans une aire ouverte où tout s’entremêle. Entre une peinture collective, presque cérémoniale — l’expo s’ouvre avec l’immense Karrku, qui décrit les itinéraires d’êtres ancestraux — et des pièces de type art naïf, le spectre est large. Avec la présence d’oeuvres comme Cantchant (wegrewhere), de Vernon Ah Kee, une installation en planches de surf et en slogans muraux acquise par le Musée des beaux-arts du Canada, Lignes de vie rappelle que les artistes autochtones participent aussi aux grands courants actuels.

Expo d’art contemporain signée par une anthropologue : paradoxe ou reflet de l’actuelle porosité des disciplines ? Il y a en tout cas quelque chose de différent qui se dégage de cette aventure exclusive au musée québécois. N’y a-t-il pas cette notice au début du parcours, et dans la publication et dans les vitrines à l’extérieur du musée, qui avise les « membres des communautés autochtones » que « cette exposition mentionne le nom de certaines personnes décédées ou en présente l’image ou les oeuvres » ?

Les peintures sur toile, certaines de très grand format, sont présentées à l’horizontale. Ce n’est pas sans raison : il s’agit pour la plupart de représentations, à vol d’oiseau, d’espaces imaginaires ou réels. S’il y a bien des choses sur les murs (des oeuvres sur écorce, plus légères), on navigue davantage autour des îlots à la manière du rapport qui lie les artistes à leurs territoires. La visite prend ainsi une signification toute particulière, unique à cette expo.

Lignes de vie

Musée de la civilisation, 85, rue Dalhousie, à Québec, jusqu’au 5 septembre 2016.