Montréal et la modernité

Cette œuvre de Prudence Heward, Immigrantes (1928), n’a pas été exposée depuis 1948.
Photo: Sean Weaver Cette œuvre de Prudence Heward, Immigrantes (1928), n’a pas été exposée depuis 1948.

Non, au Québec, la modernité en arts n’a pas débuté dans les années 1940, avec Borduas et les Automatistes. Elle n’a pas non plus vraiment commencé dans cette décennie avec le retour de Pellan de Paris (en 1940) ou lors de la querelle de ce peintre (en 1945) avec le très rétrograde directeur de l’École des beaux-arts de Montréal, Charles Maillard, à propos des nus poilus qu’avaient réalisés des étudiants… Il y eut une autre modernité — peut-être moins clairement radicale —, qui, dans l’entre-deux-guerres, s’était déjà développée. Il y eut en particulier le Groupe de Beaver Hall, fondé au printemps 1920, à Montréal sur la rue du même nom, qui rassemblait au moins 20 artistes, dont Edwin Holgate, Lilias Torrance Newton et Adrien Hébert, groupe dont les membres avaient pour la plupart étudié les arts avec William Brymner.

Une relecture attendue

Cette exposition, montée par les historiens de l’art Jacques Des Rochers et Brian Foss, permet de découvrir ce Groupe de Beaver Hall, mouvement qui est finalement totalement méconnu. Cela faisait longtemps qu’une exposition d’envergure devait en traiter l’histoire et en retracer les créations. Elle est enfin réalisée et elle est passionnante. Elle a permis d’effectuer une plus que nécessaire relecture détaillée de ce mouvement et des artistes qui en sont issus…

Car, malgré le sentiment de plusieurs historiens de l’art, le Groupe de Beaver Hall ne fut pas composé que de femmes. Il ne fut donc pas le pendant québécois du torontois Groupe des Sept, qui, à la même époque, n’était composé que d’hommes. Le Groupe de Beaver Hall était composé à parité par des artistes des deux sexes. C’est en 1966 qu’une exposition itinérante du Musée des beaux-arts d’Ottawa faussa la donne en présentant uniquement le travail de dix créatrices issues de ce mouvement et en offrit une lecture plus féministe. Comme l’écrit Des Rochers, cette mixité était une première dans les associations d’artistes au Canada. Un des longs et très intéressants textes explicatifs de l’expo nous précise comment les femmes étaient même « exclues aussi bien de l’Arts Club que du Pen and Pencil Club, deux des plus importantes associations montréalaises » !

Cette exposition permet aussi de redécouvrir le travail de plusieurs artistes malheureusement pas assez célébrées. Vous remarquerez entre autres le travail d’Anne Savage (1896-1971) ou de Lilias Torrance Newton (1896-1980), dont le Nu dans l’atelier de 1930, exhibant des sandales vertes à talons hauts et un mont de Vénus pileux, choqua la critique qui y vit un déshabillé offensant. L’oeuvre fut même retirée de la première expo du Canadian Group of Painters en 1933… Vous verrez aussi l’oeuvre de Prudence Heward (1896-1947), qui, même s’il n’est guère sûr qu’elle ait exposé avec le Groupe de Beaver Hall, a certainement joué un rôle dans ce mouvement, en ayant au moins été l’amie de plusieurs artistes du groupe, dont certaines qu’elle a dépeintes : Torrance, Mabel Lockerby… Dans cette expo, Heward apparaît comme une des figures majeures de l’art de cette époque. Pourtant, depuis près de 30 ans, elle n’a pas eu droit à une grande rétrospective. On notera en particulier ses Immigrantes (1928), une oeuvre qui n’a pas été exposée depuis 1948 ! Son tableau La baigneuse (1930) est une oeuvre majeure, la représentation d’un corps de femme avec les jambes écartées qui défie les normes esthétiques de l’époque et qui fait penser au travail que Lucian Freud exécutera plus tard.

Art et identité

Cette exposition permettra aussi de confirmer certaines idées. Plusieurs auteurs tels les historiens de l’art François-Marc Gagnon, Esther Trépanier et Louise Vigneault avaient déjà souligné comment la représentation du paysage au Québec différait de celle du Groupe des Sept. Au Québec, le genre du paysage était traditionnellement peuplé, habité, culturellement investi, signalant l’importance d’une communauté ancrée dans son passé, alors que le paysage pour le Groupe de Sept signalait plus un désir d’imaginer une nature sauvage à explorer, symbole d’un Nord canadien à conquérir… Cette exposition permettra de constater la véracité d’une telle proposition.

En tant que critique et historien de l’art, j’ai souvent dénoncé que nous ne connaissons pas assez notre culture. Voici une importante expo qui travaille à combler cette lacune.

Une modernité des années 1920

Montréal, le Groupe de Beaver Hall, au Musée des beaux-arts, jusqu’au 31 janvier.