Le vernaculaire c. l’artistique

Les images fortes de Patricia Piccinini évoquent aussi les dérives biologiques qui découlent du progrès (Patricia Piccinini, «Sitting Room, 2.30pm», 2011).
Photo: Patricia Piccinini Les images fortes de Patricia Piccinini évoquent aussi les dérives biologiques qui découlent du progrès (Patricia Piccinini, «Sitting Room, 2.30pm», 2011).

La quantité en sus, la qualité en moins. Le commissaire du Mois de la photo 2015, Joan Fontcuberta, nous avait prévenus : la condition post-photographique — la thématique de cette édition — appelle à l’abondance davantage qu’au jugement. Nous voilà donc à l’ère d’un puits sans fond, d’une histoire sans fin, et les artistes (et non plus les photographes, destinés à disparaître) en sont tenus à un travail de tri et d’organisation de photos vernaculaires.

De la multitude de projets retenus pour cette 14e « biennale de l’image contemporaine », une grande majorité exploite cette idée de manière littérale. Les résultats varient, mais de l’un à l’autre, le spectateur (qui, jusque-là, existe encore) doit négocier avec un incroyable bassin d’images, qu’elles soient sur papier ou sur écran, sur un mur ou dans un album.

L’impression de la répétition, de tomber sur une énième variante de la condition d’abondance, est tenace au fil des lieux d’exposition, répartis aux quatre coins de Montréal — cinq coins : Saint-Henri, centre-ville, Vieux-Montréal, métro Frontenac, Mile-End. Entre le projet cartes postales d’Erik Kessels, All Yours (Occurrence, centre situé au pôle de Gaspé) et la mosaïque cacophonique de Christopher Baker, Hello World ! or : How I Learned to Stop Listening and Love the Noise (Maison de la culture Frontenac), le commentaire critique conserve certes sa place et nous confronte de plein fouet à notre propre difficulté à choisir.

Quoi regarder, quoi feuilleter, et sur quelles bases ? À l’ère de l’égoportrait, le miroir que nous tend l’art post-photographique est parfois difficile à contempler. On peut bien sûr considérer que la réalité de l’anorexie ne nous concerne pas (la série Thinspiration de Laia Abril), mais la mode vestimentaire finit toujours par nous rattraper (The Street and Modern Life de Hans Eijkelboom).

Roberto Pellegrinuzzi est celui qui se démarque le mieux de ce programme du montre-tout. Avec l’installation Mémoires, il propose une forêt de petites images suspendues, qu’il a lui-même réalisées, mais de manière impulsive. Il ne donne accès cependant qu’à la lisière du boisé ; le reste demeure invisible, à l’instar de la majorité de l’abîme Internet. À noter qu’Abril, Eijkelboom et Pellegrinuzzi sont parmi ceux qui exposent à la Parisian Laundry, quartier général de ce 14e Mois, dans Saint-Henri.

En deçà du post-photographique

Dans la post-photographie, l’auteur d’images est, sinon inconnu, inexistant. Or dans la sélection de Joan Fontcuberta figurent quelques photographes, avec des projets livrés de manière… classique — « conservatrice » serait trop fort.

Liam Maloney apparaît comme le plus excentrique de la biennale. Le travail de ce photojournaliste canadien ne correspond pas à la condition post-photographique. Les images de Texting Syria (galerie B-312, au Belgo) se valent pour leur qualité esthétique, exercices de lumière mis en valeur par le choix du grand format.

Cette série fait partie du Mois de la photo grâce à son sujet. Maloney capte ici des réfugiés syriens devant leur téléphone mobile dans un moment d’intimité très post-photographique : l’échange et la circulation de données, y compris des photos, sont plus faciles que le mouvement des personnes. D’une grande actualité, Texting Syria relève néanmoins d’une tradition documentaire qui serait, dès lors, en voie de disparition.

Les corpus Durational Photographs d’Owen Kydd (Musée des beaux-arts) et Une autre vie de Patricia Piccinini (Galerie de l’UQAM) sont de cette même rigueur, où l’artiste, ou photographe, compose ses images. Le premier, avec ses captations vidéo d’objets immobiles aux airs de tableaux modernistes, explore la confusion que rend possible la technologie numérique entre l’état statique et le mouvement.

Mort et vie se mêlent dans la stratosphère. Le vrai et le faux, ou le véridique et l’inventé, aussi. C’est ce que signale Piccinini en photo, en vidéo et en sculpture. Ses images, fortes mises en scène aux détails révélateurs, évoquent aussi les dérives biologiques qui découlent du progrès, qu’il soit scientifique ou technologique.

Maloney, Kydd et Piccinini n’ont pas abandonné ce que le post-photographique condamne, soit la fabrication d’images, le soin et le temps à les fabriquer, et à les choisir, l’empreinte d’une signature (de leur signature), l’autorité de l’artiste versus la soumission du spectateur. Avec eux, le Mois de la photo de Fontcuberta se montre plus diversifié, moins pessimiste aussi pour ceux qui aimeraient croire qu’une image, à elle seule, vaut encore mille mots.

La condition post-photographique

Le Mois de la photo à Montréal : 16 lieux d’exposition, jusqu’au 11 octobre. Les dates de fin peuvent varier selon les expos.