La Manif d’art confiée pour la première fois à une commissaire étrangère

Pour sa huitième édition, et sa première à se dérouler en institution — au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) —, Manif d’art, la biennale de Québec, confie les commandes à une commissaire étrangère. Une autre première pour cet événement dont les expositions avaient toujours été conçues par des Québécois.

La direction aujourd’hui bicéphale de la Manif a dévoilé jeudi le nom de la commissaire invitée. Il s’agit d’Alexia Fabre, directrice du MAC/VAL (Musée d’art contemporain du Val de Marne, en région parisienne), auteure d’expositions d’artistes phares (comme Christian Boltanski) et par deux fois responsable de la Nuit blanche de Paris. Elle devient, par le fait même, la cinquième femme de suite à hériter du poste de commissaire de la biennale québécoise.

Pour Claude Bélanger, directeur général de la Manif, cette « commissaire de calibre international […] et ses idées novatrices feront de cette huitième édition une édition exceptionnelle ». Line Ouellet, directrice du MNBAQ, considère pour sa part que le « formidable réseau international [d’Alexia Fabre profitera à] cette grande célébration de l’art actuel ».

La feuille de route de celle qui porte le titre de « conservateur en chef du Patrimoine » n’est cependant pas vierge de collaborations avec le Québec. Notons l’expo Emporte-moi (déjà fruit d’une coproduction MAC/VAL–MNBAQ, en 2009-2010) et des invitations à des artistes québécois à exposer à Paris (Michel de Broin, Patrick Bernatchez, BGL).

Quelque part, l’invitation de la Manif découle d’échanges entamés il y a huit ans, alors que Fabre découvrait la coopérative Méduse, de Québec, dans « tous ses méandres et ses escaliers ». La revoilà donc avec un projet qui aura comme thème « L’art de la joie », inspiré du roman éponyme de l’écrivaine italienne Goliarda Sapienza (1924-1996).

« C’est un thème urgent à mettre en oeuvre dans ce monde qui nous oppresse en ce moment, celui de la barbarie, dit-elle au téléphone, en marge de la conférence de presse tenue au MNBAQ. Je crois que la joie est un combat, que c’est un devoir, un projet, un choix. »

« L’idée, poursuit Alexia Fabre, c’est d’imaginer une programmation avec les lieux, avec la ville. Je n’arrive pas avec un programme préétabli, avec un sujet certes, mais tout est à construire. Il faut que les artistes s’emparent de ce thème. C’est un thème ouvert, il ne se veut pas autoritaire. »

La commissaire française travaillera « main dans la main », par-dessus l’océan, avec l’équipe québécoise, notamment avec Anne-Sophie Blanchet, nommée commissaire adjointe. C’est ensemble, et en collaboration avec la direction artistique de la Manif, qu’elles sélectionneront les artistes. Alexia Fabre en imagine une « petite cinquantaine », dont les oeuvres pourront autant être « heureuses » que « mélancoliques, sombres ».

À 17 mois de la Manif 8, Alexia Fabre n’est pas venue à Québec pour révéler les artistes auxquels elle pense. Non seulement aucun contrat n’est signé, mais aucun appel n’a été fait. Sauf dans un cas.

« Là, je vous avoue une chose, avance-t-elle. J’en ai parlé à Christian Boltanski. Il est réjoui parce que, lui qui a tout fait entre quatre murs, ce qui l’intéresse, à plus de 70 ans [ce sont] des lieux qu’il ne connaît pas. Le Québec, l’hiver, il ne connaît pas. Il fera ici ce qu’il n’a jamais fait ailleurs. »

Selon la commissaire, la pratique de Boltanski, qui parle souvent de mémoire et de méditation par le biais de l’accumulation d’objets, convient bien à l’art de la joie. « [Chez lui], il y a autant une conscience de la part sombre de l’humanité qu’une réaction », dit-elle, en pensant à des travaux « très joyeux, voire caustiques », et d’autres « incantatoires ». Christian Boltanski est considéré comme un des principaux artistes contemporains français.

Après ce premier séjour en tant que commissaire québécoise, Alexia Fabre compte revenir en février, un an avant l’inauguration de la biennale, question « de voir Québec dans la situation de la Manif ». En hiver, autrement dit. « J’essaierai, conclut-elle, d’amener avec moi des artistes qui pourraient intervenir en extérieur. » Dont Christian Boltanski.

Les commissaires de la Manif d’art et leur thème :

2014 : Vicky Chainey Gagnon. Résistance — Et puis, nous avons construit de nouvelles formes

2012 : Nicole Gingras. Machines — Les formes du mouvement

2010 : Sylvie Fortin. Catastrophe ? Quelle catastrophe !

2008 : Lisanne Nadeau. Toi/You, la rencontre

2005 : Patrice Loubier et André-Louis Paré. Cynismes ?

2003 : Bernard Lamarche. Bonheur et simulacres

2000 : Andrée Daigle. L’ornementation