Rendez-vous avec les immortels

L’installation d’«After Faceb00k» se présente comme un cimetière numérique. Alors qu’ils sont normalement empilés à l’horizontale, les serveurs sont, pour l’occasion, présentés à la verticale, un hasard calculé qui leur donne l’allure de stèles métalliques. Les larges écrans qui les dominent deviennent des canevas lumineux qui accueillent les photos mortuaires. Un conseil: si vous le pouvez, étendez-vous sur le dos pour mieux observer l’ensemble!
Photo: After Faceb00k L’installation d’«After Faceb00k» se présente comme un cimetière numérique. Alors qu’ils sont normalement empilés à l’horizontale, les serveurs sont, pour l’occasion, présentés à la verticale, un hasard calculé qui leur donne l’allure de stèles métalliques. Les larges écrans qui les dominent deviennent des canevas lumineux qui accueillent les photos mortuaires. Un conseil: si vous le pouvez, étendez-vous sur le dos pour mieux observer l’ensemble!

Plongée dans le noir, la salle d’exposition a des allures de cimetière. D’abord silencieux, l’espace s’emplit tranquillement d’un léger bourdonnement, qui est vite rejoint par de brefs signaux sonores. Neuf stèles métalliques, éclairées par de larges écrans suspendus, trônent au centre de la pièce.

Au sol, un visiteur est étendu sur le dos, les yeux rivés au ciel, là où les images défilent. Le rythme s’accélère à mesure que l’ambiance électronique s’affole, décélère, s’arrête. Sur les neuf écrans, des morts — des milliers de morts — se succèdent.

Jusqu’au 10 janvier prochain, After Faceb00k, un jeune collectif de photographes qui gardent jalousement secrète l’identité de ses membres, présente sa plus récente installation au musée McCord. Lancée dans le cadre de l’édition 2015 du Mois de la Photo à Montréal, l’exposition se veut d’abord une invitation à réfléchir sur la place qu’occupent les personnes décédées aujourd’hui.

« Depuis les années 80, une série d’auteurs affirment que le mourir est relégué aux chambres d’hôpital, qu’on ne le voit plus, avance l’un des artistes d’After Faceb00k. Et, à la base, c’est sur cela que nous voulions travailler : comment les images diffusées sur les réseaux sociaux, principalement sur Facebook, questionnent la place des morts. »

C’est d’ailleurs grâce à la richesse du sujet que l’institution muséale a décidé de se lancer dans l’aventure. « La mort n’est pas un sujet nouveau, admet Hélène Samson, conservatrice aux archives photographiques Notman au musée. « Même chose pour la photographie mortuaire qui a toujours visé à immortaliser les défunts. Ça, c’est la dimension anthropologique de l’exposition. La différence, c’est qu’aujourd’hui, en raison de l’abondance d’images diffusées, on a un peu perdu le contrôle. »

Cohabiter avec les morts

 

En 2012, le réseau social estimait qu’environ 30 millions de ses utilisateurs étaient décédés. Une grande proportion d’entre eux hante toujours la plateforme parce qu’ils y ont été oubliés ou parce que les proches de la personne disparue s’y recueillent. « Les morts circulent plus que jamais, insistent les membres du regroupement artistique. Et ils cohabitent avec les vivants. »

Exclusivement composé d’images vernaculaires publiques — les hommages relatifs aux célébrités décédées ont été systématiquement écartés —, le corpus d’After Faceb00k comportait, à la basse, des dizaines de milliers de clichés.

Ce sont finalement entre 5000 et 6000 captures d’écran qui seront présentées tout l’automne. « Nous avons aussi écarté les images virales », précisent-ils en notant, à titre d’exemple, que la photo du petit Aylan, ce jeune Syrien retrouvé noyé sur une plage turque la semaine dernière, n’aurait sans doute pas fait partie de l’exposition. « L’idée est de voir comment M. et Mme Tout le monde se mettent en avant avec leur propre production photographique. »

Mais, à part ces restrictions, l’ensemble n’a que très peu de balises. Sans frontière, des photos provenant des quatre coins du monde se partagent les écrans morbides.

Égoportraits larmoyants, clichés pris devant une pierre tombale, montage photographique présentant le défunt au ciel, cérémonies mortuaires captées à l’aide d’un téléphone et diffusées en temps réel sont quelques-unes des images qui se suivent sur les écrans.

« Nous avons choisi la formule des captures d’écran parce que, bien souvent, le récit — les commentaires et les mentions « J’aime », entre autres — est aussi important, voire plus, que l’image elle-même », précisent les photographes.

Par exemple, l’un des artistes rencontrés raconte être déjà tombé sur une image de gâteau aux fraises dans un groupe commémoratif. « À première vue, tu te demandes vraiment ce que ça fait là, dit-il, toujours un peu perplexe. Puis, tu lis les commentaires et tu comprends que c’était le dessert favori du mort. Avec le contexte, tout prend son sens. »

La photo en changement

 

Avant même de s’intéresser à la mort, le groupe a d’abord voulu se pencher sur l’utilisation des réseaux sociaux dans le partage de photographies.

La démarche des artistes s’inscrit donc dans un effort de comprendre et de documenter un nouveau phénomène. « Nous étions sensibles au fait qu’il y a une transformation dans les paradigmes photographiques, expliquent-ils. C’est en l’observant et en y étant confrontés que nous avons voulu historiciser ce moment. »

Plus encore, au fil de leur propre utilisation du réseau, les deux photographes ont pris conscience qu’ils tombaient sur des choses qu’ils pensaient ne plus jamais revoir. Leurs expositions — autant celle sur les morts que celle, plus ancienne, sur des mineurs — se veulent donc des témoignages de ce changement.

Mais s’ils admettent que notre rapport à l’image a changé avec l’avènement des réseaux sociaux, le groupe n’est pas prêt à dire de même sur la mort.

« Notre rapport au deuil, peut-être, concède l’un des membres. Il s’est décloisonné. En même temps, c’est une sorte de retour aux sources, un peu à la manière dont les cérémonies funèbres étaient publiques autrefois. Le nombre d’utilisateurs décédés ne va pas aller en diminuant, ajoute son partenaire. Et ce qui est intéressant avec le fait que notre quotidien est ponctué de morts, c’est qu’encore une fois la vie nous rappelle qu’elle est contingente. »

Les dernières volontés numériques

Au fil de leurs recherches, les artistes du collectif After Faceb00k ont constaté que, tranquillement, Facebook modifie sa façon de faire par rapport à la mort, peut-être en raison du nombre grandissant de comptes fantômes.

« Depuis 2009, le réseau permet de créer un compte commémoratif qui n’est accessible qu’aux proches du défunt, expliquent-ils. Et depuis cette année, il est possible de désigner un contact légataire chargé de s’occuper de notre compte advenant notre mort. »

Mais encore faut-il que la personne décédée y ait pensé, ce qui n’est pas évident si la mort fauche dans la fleur de l’âge.

After Faceb00k: à la douce mémoire <3

Jusqu’au 10 janvier au Musée McCord, 690, rue Sherbrooke O. à Montréal. Gratuit pendant le Mois de la photo à Montréal.



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