Vingt ans de solidarité

Sise entre Saint-Roch et le Vieux-Québec, Méduse sert aussi de lieu de diffusion.
Photo: André Barrette Sise entre Saint-Roch et le Vieux-Québec, Méduse sert aussi de lieu de diffusion.

Tous pour un, un pour tous. Et maître chez soi. Une coopérative d’organismes propriétaire immobilier : le modèle, en milieu culturel, c’est Méduse qui l’a bâti. En 1995.

Vingt ans plus tard, ce phare de l’art actuel à Québec demeure un cas unique, bien que de nombreuses variantes se soient reproduites au fil des printemps, de La Filature, à Gatineau, au Pôle de Gaspé, dans le Mile-End.

Née parce que plusieurs y ont cru (y compris les politiciens), cette chose rare célébrera son vingtième anniversaire en septembre, lors d’une fin de semaine d’excentricités.

Quand la coopérative Méduse a fait son apparition dans un no man’s land entre le Vieux-Québec et le quartier Saint-Roch, sur une rue ni en Haute ni en Basse-Ville, elle était une curiosité. Cette fusion de vieux bâtiments et d’une nouvelle architecture donnait enfin une raison de s’arrêter sur la côte d’Abraham. De l’avis pourtant d’un de ses fondateurs, Méduse, même comme nouveauté, n’avait rien d’exotique.

« On vivait un bouillonnement et Méduse en faisait partie, dit Gaétan Gosselin, directeur de Recto-Verso, centre de production en arts multidisciplinaires. Saint-Roch était en pleine ébullition, les artistes s’installaient dans des entrepôts abandonnés. Le renouveau commence comme ça, de manière improvisée. »

Le projet, formé à l’origine de onze organismes (une majorité de centres d’artistes, mais aussi une radio, par exemple), a rapidement pris forme. Trois ans de montage financier, deux ans de chantier. Gaétan Gosselin est convaincu que Méduse a bénéficié de la bonne « conjoncture sociale et politique ».

C’est l’époque de Jean-Paul L’Allier à la mairie, grand défenseur des arts. Son parti Rassemblement populaire, à l’instar du Rassemblement des citoyens de Montréal de Jean Doré, milite pour une participation active de la population. Ces années, ce sont aussi celles de la Loi sur le statut d’artiste, à Ottawa, et de la première politique culturelle du Québec, les deux de 1992. Ce sont celles d’un député de droite, Gilles Loiselle, du Parti progressiste-conservateur (1988-1993), qui soutient les artistes. Et ce sont surtout celles de la Caisse d’économie Desjardins des travailleuses et travailleurs.

Pour Bastien Gilbert, du Regroupement de centres d’artistes du Québec (RCAAQ), l’appui de cette filiale de Desjardins a permis d’amasser les 10 M$ nécessaires au financement, obtenus en grande partie de fonds publics. « La Caisse a été la première à s’engager là où les autres institutions financières voyaient un risque. Elle a prouvé que ce n’était pas si risqué », se souvient-il.

Un projet de cet ordre serait-il encore possible ? Gaétan Gosselin en doute.

« Le contexte économique de l’austérité est peu favorable, observe-t-il. Les investissements en culture ne vont pas aux organisations de petit gabarit. La vision [des gouvernements] correspond moins aux regroupements. Elle vise la rentabilité économique, non pas artistique. On vit un autre climat, celui des événements de masse. »

Le cas du Paradis

Moins coûteux (neuf millions de dollars), plus rassembleur (14 membres versus les 10 de Méduse), le projet de délocalisation de la coopérative de solidarité Paradis, de Rimouski, traîne depuis 2009. C’est l’année où le ministère de la Culture donnait son accord de principe pour le financer, à hauteur de 6 M$.

Formé en 2005, le Paradis est déjà propriétaire d’un bâtiment… qui peut abriter une petite partie de ses membres. Et qui est en mauvais état.

« On a prouvé qu’on avait un haut taux de financement », affirme la directrice Cybel Chagnon. Pas question de revoir la formule. « Le principe, c’est l’autogestion. Si on relève d’un proprio, on perd en indépendance », dit celle qui espère trouver un emplacement au coeur de la ville, à l’ombre du Musée régional de Rimouski.

Les autres regroupements qui se sont concrétisés, le 2-22 ou le Pôle de Gaspé, pour ne nommer que deux cas montréalais, reposent l’un sur la copropriété, l’autre sur la sous-location.

Si le modèle de solidarité à Méduse ne s’est pas reproduit de manière identique, ce n’est pas faute de succès. Pour la directrice actuelle, Caroline Salaün, faire front commun facilite bien des choses, tant sur le plan financier que politique. Étrangement, en matière de diffusion, c’est chacun pour soi.

Les célébrations du 20e, dont les détails seront dévoilés dans les jours à venir, donneront lieu à un rare programme collectif. Dans tout Méduse. Jamais trop tard pour s’entendre.

Ce projet novateur ne ressemblerait ni aux maisons de la culture, ni aux centres d’interprétation, ni aux musées, ni à la simple salle de spectacle, mais correspondrait à un centre de services spécialisés et complémentaires, capable de jumeler la résidence et la production d’artistes professionnels, la formation et l’accès à des équipements recherchés par une clientèle variée, la tenue d’activités artistiques continues et d’événements spéciaux.

L'oeuvre La forêt bleue, de Brad Todd, exposée dans le cadre du Mois Multi.
L'oeuvre Light Attraction, de Manuel Chantre, exposée dans le cadre du Mois Multi.