La Biennale de Montréal menée en cour

«Murs aveugles», d'Isabelle Hayeur
Photo: Isabelle Hayeur «Murs aveugles», d'Isabelle Hayeur

L’oeuvre Murs aveugles de l’artiste Isabelle Hayeur hante la Biennale de Montréal. La décision de l’organisme de retirer cette projection vidéo le jour même de l’inauguration de l’exposition, le 22 octobre 2014, le mènera devant la justice. L’artiste, figure réputée de la photographie actuelle au Québec, s’est adressée à la Cour des petites créances.

Une réunion avec médiateur a échoué mercredi. Isabelle Hayeur, qui réclame quelque 7800 $ en dommages, ainsi que des excuses publiques, devra donc prouver devant un juge les torts qui lui ont été causés.

« Je reproche à la Biennale d’avoir retiré l’oeuvre sans raison et de ne pas avoir communiqué au public que l’oeuvre avait été retirée. On a voulu étouffer l’affaire », confie celle qui considère Murs aveugles comme détruite, parce que « non remplaçable, même pas déplaçable ».

L’origine du litige

L’oeuvre en question, de la teneur politique habituelle à l’artiste, consistait en une projection d’images fixes sur un mur dans un terrain vacant du Quartier des spectacles.

Conçue comme une installation in situ, avec des effets de trompe-l’oeil, Murs aveuglesparlait de développement urbain et d’embourgeoisement. L’artiste avait notamment travaillé avec les manifestants d’Occupons Montréal, mais c’est une séquence d’un bâtiment en flammes qui est à l’origine du litige.

La Biennale de Montréal a retiré l’oeuvre après avoir constaté que les flammes suscitaient un malaise chez la propriétaire du restaurant sur lequel étaient projetées les images.

Aucun regret

La directrice générale et artistique de la Biennale de Montréal, Sylvie Fortin, rejette depuis le début toute erreur. Elle affirme même, lors d’un entretien téléphonique avec Le Devoir, n’avoir rien à se reprocher.

« On a agi pour une question de force majeure. On peut le faire, selon le contrat. Le juge aura à définir si c’était effectivement une situation de force majeure. C’est aussi simple que ça, explique-t-elle. Est-ce qu’il y a eu manquement ? J’ai consulté des collègues et tous m’ont dit que je n’aurais pu faire autrement. »

« La propriétaire ne voulait absolument pas de cette oeuvre, poursuit Sylvie Fortin. C’est ça, la force majeure. On ne pouvait rien faire. On a défendu l’oeuvre, mais la dame ne voulait pas. Le mur est à elle. Si on avait continué la projection, elle aurait pu appeler la police. »

Selon Isabelle Hayeur, la « dame » en question s’est montrée au contraire très ouverte à la discussion, lorsqu’elle lui a rendu visite un soir de novembre.

L’artiste reproche à la Biennale la manière d’agir et accuse sa directrice d’avoir pris la décision seule. « Le fait de ne pas annoncer le retrait et d’en expliquer clairement la raison a pu […] donner l’impression que la qualité de l’oeuvre pouvait être fort discutable ou de mauvais goût, portant ainsi atteinte à [ma] réputation », lit-on dans la déclaration rendue publique par la Cour des petites créances.

Sylvie Fortin prétend pourtant que le site Web de la Biennale a publié ses motifs « à l’intérieur de cinq jours » suivant le retrait de la vidéo. Il est impossible de vérifier cette affirmation. Le texte, encore en ligne, n’affiche aucune date.

Les tentatives pour s’entendre ont peu donné, ainsi qu’une mise en demeure envoyée par l’artiste aux organisateurs, restée lettre morte.

La demande à la Cour des petites créances date de février. En mai, la Cour a avisé l’artiste que la « Biennale de Montréal a déposé au greffe une contestation [et] accepte de soumettre ce litige au Service de médiation. »

Oeuvres à débats

Le Regroupement des artistes en arts visuels (RAAV) accompagne Isabelle Hayeur dans ce démêlé judiciaire. Le directeur du RAAV n’est pas prêt à parler de censure, mais il se désole que cette autre controverse en art public touche une oeuvre à teneur politique. « Les artistes doivent continuer à intervenir publiquement, offrir des oeuvres qui peuvent développer des débats. C’est très sain pour une société », estime Christian Bédard.

Il est cependant rassuré : Isabelle Hayeur expose actuellement une oeuvre dans des conditions similaires à Québec, dans le cadre de la manifestation Les Passages insolites. « La Ville s’y est opposée au début, mais l’organisme [Exmuro] a défendu l’oeuvre », note-t-il.

Pour sa part, Sylvie Fortin assure que la Biennale de Montréal continuera à soutenir des projets dans l’espace public, si c’est ce que « le commissaire souhaite ».