Regard sur la relève en photojournalisme

Dominic Nahr s’est intéressé aux déplacés en Irak.
Photo: Dominic Nahr Dominic Nahr s’est intéressé aux déplacés en Irak.

Les déplacés en Irak, qui vivent comme des « étrangers dans leur pays ». Les communautés autochtones de Fort McKay, dans le nord de l’Alberta, dont les seules perspectives d’emploi se trouvent chez les pétrolières. La municipalité de Cherán, dans l’État du Michoacán, au centre du Mexique, qui part en guerre contre les cartels de la drogue.

Voilà trois des récits mis en avant par l’exposition New Photojournalism qu’accueille, à compter de jeudi, le Centre Phi du Vieux-Montréal. Les 32 images rendent compte, selon l’un de ceux qui a travaillé à leur sélection, de ce qui se fait de mieux dans le domaine. Et comme elles découlent du travail de photographes nés après 1980 (Aaron Vincent Elkaim, Brett Gundlock, Dominic Nahr, Mauricio Palos), Rafael Katigbak est rassuré quant à l’avenir du métier.

« Qu’est ce que ça signifie, être photojournaliste à une époque où tout le monde a une caméra haute définition dans sa poche ? demande celui qui agit comme rédacteur en chef à la plateforme VICE. Qu’est ce que ça signifie, vivre aujourd’hui ? Parce que c’est ça, le photojournalisme. Le photographe dirige la caméra vers ce qui vit autour de lui et partage ensuite ses images. Sauf que tout le monde fait ça maintenant. Comment les photojournalistes en sont-ils affectés, surtout que les plus jeunes ont grandi avec les réseaux sociaux ? »

Un empire né à Montréal

L’expo New Photojournalism est organisée en marge de la sortie du magazine sur la photographie que publie une fois l’an VICE, un empire médiatique né… à Montréal. Autrefois un fanzine de la contre-culture publié sous le nom de Voice of Montreal, aujourd’hui basé à New York, le groupe est un leader sur le marché de contenus vidéo en ligne, avec ses 36 antennes multilingues dispersées dans le monde.

Le « nouveau » photojournalisme, axé sur des récits immersifs, est un volet important de l’identité de VICE. L’éditeur prend souvent les reportages portant le sceau de la prestigieuse agence Magnum.

« L’idée est de plonger dans une histoire, dans une sous-culture. Ce sont des regards, des reportages de l’intérieur. C’est comme ça qu’on voit la photographie et c’est ce que Magnum fait », dit le porte-parole de VICE Canada.

Rafael Katigbak, un natif de Dollard-Des-Ormeaux — « c’est pour ça que je parle anglais, mais j’ai appris le français comme vendeur chez HMV », dit-il —, a travaillé à la sélection des photos avec une sommité nationale : Larry Towell, premier Canadien membre du collectif Magnum, célèbre pour ses reportages de longue haleine sur les mennonites ou sur le Nicaragua post-Somoza. Le regard judicieux de Towell a été déterminant, selon Katigbak.

Quatre photographes

Les quatre photographes exposés sont Canadiens, sinon mettent en relation le pays. En réalité, ils sont tous citoyens du monde. À l’instar de Dominic Nahr, né en Suisse, basé à Toronto et à Londres. C’est lui qui s’est rendu en Irak.

« Nahr a travaillé auprès de populations en déplacement. On estime à plus de deux millions les gens, dont plusieurs enfants, obligés de quitter leur domicile, fait remarquer Katigbak. Il en a tiré des images très fortes sur la condition de vie […] de ces étrangers dans leur propre pays. »

La série Sleeping with the Devil, du Torontois Aaron Vincent Elkaim, est issue d’un séjour de plus d’un an à Fort McKay. Elle révèle le déchirement que vivent les Premières Nations, obligées de choisir entre leur mode de vie ancestral et un travail rémunéré dans l’industrie du pétrole, qui consiste, pour plusieurs, à détruire leur territoire.

Brett Gundlock et Mauricio Palos vivent et travaillent au Mexique. Les reportages de chacun jonglent avec les paradoxes d’un pays pris entre la joie de vivre et la peur de la violence.

De Gundlock, un Torontois établi à Mexico depuis 2012, l’expo présente Flowers for Zapata, une série réalisée dans le Michoacán, un État qui fait désormais les manchettes pour son haut niveau de violence. Certaines images le traduisent bien, comme celle d’une tête cachée sous une boîte de fruits. Mais il n’y a pas que ça, garantit Rafael Katigbak.

« Gundlock raconte une histoire unique, dit-il, celle d’un village qui se bat contre les cartels de la drogue. Les gens ont récupéré leurs terres, leurs fermes. [Les photos offrent] un mélange de luttes et de moments de joie. »

Mauricio Palos, lui Mexicain, est néanmoins membre du collectif torontois Boreal — comme Elkaim et Gundlock. Sa série La Ley del Monte prend son titre d’une idée véhiculée à l’époque de la Revolución, qui voulait que les terres appartiennent aux plus puissants. « Palos s’intéresse à l’histoire du Mexique et au Mexique d’aujourd’hui, [autant celui fait] de têtes coupées que de mariages dans une hacienda », résume l’éditeur montréalais.

New Photojournalism n’est à l’affiche qu’une semaine au Centre Phi, jusqu’au 31 juillet. Mais à Toronto, fait noter un espiègle Rafael Katigbak, elle n’a été montrée que deux jours.