À nous la rue?

David Wallace Marvin, Femme prenant un bain de soleil, chemin Queen-Mary, Côte-des-Neiges, vers 1969
Photo: Musée McCord Museum, MP-1978.186.1.2610 David Wallace Marvin, Femme prenant un bain de soleil, chemin Queen-Mary, Côte-des-Neiges, vers 1969

On ne le dira jamais assez : dans les années 60 et 70, le Québec fut une fourmilière pour la photographie. Certes, l’histoire de l’art a plus retenu le rôle joué par la peinture, celle de Riopelle, Ferron, Molinari, Gaucher, McEwen… Pourtant, cette photo d’inspiration documentaire — ou « photographie d’auteur », comme l’avait nommée le commissaire Marcel Blouin lors de l’expo sur le sujet en 2013 au Musée des beaux-arts de Montréal — a eu une importance considérable. Comme l’avait écrit l’historienne de l’art Lise Lamarche, cette photographie tenta de trouver un nouveau public en renouvelant les façons d’exposer. Les journaux furent un support majeur de diffusion pour cet art, mais les artistes de l’époque exposent aussi dans des caisses populaires, dans des restaurants, des boutiques, chez des particuliers…

Ces jours-ci, sur l’avenue McGill College, vous pouvez voir un autre exemple de la diversité de la photo au Québec dans les années d’après-guerre. Et on ne s’étonnera pas de voir ces images dans la rue, accrochées à des panonceaux…

Pour cette dixième exposition hors murs du Musée McCord, c’est le photographe David W. Marvin qui est à l’honneur. Cet homme né en Nouvelle-Écosse, venu vivre à Montréal dans les années 40, est malheureusement un peu oublié. Sa vie, qui s’acheva par un suicide, ainsi que son oeuvre avaient pourtant donné lieu en 1982 à un film de Jacques Leduc et Renée Roy intitulé Albédo. D’ailleurs, si vous voulez un peu mieux comprendre la situation actuelle du quartier Griffintown, il faut absolument visionner ce court film, qui montre bien comment Marvin s’intéressa beaucoup aux transformations subies dans ce quartier, à sa population, dont quelques marginaux, à ses maisons placardées, à la destruction de l’église Sainte-Anne en 1970, à ses terrains vacants… Vous pourrez d’ailleurs voir plusieurs de ces images dans cette expo. Et on aurait d’ailleurs pu en faire voir plus. Car l’oeuvre de Marvin nous montre un Québec qui se modernise, souvent en détruisant des bâtiments anciens. Griffintown fut entre autres balafré par l’élargissement de la rue Université en 1951. D’autres destructions suivront.

Photos publiques

Ces photos nous montrent aussi un Québec où les gens et les photographes tels que Marvin occupent beaucoup la rue, l’espace commun. À voir ces images, vous resterez avec le sentiment que beaucoup de ces clichés seraient impossibles à réaliser de nos jours. Depuis le célèbre jugement Aubry-Duclos de 1989, nous sommes bien timides quant au fait de photographier des individus dans la rue. Les institutions sont devenues encore plus frileuses à l’idée de montrer ces images… Dans cette expo, un avertissement explique comment « tous les efforts ont été faits pour identifier et joindre les personnes photographiées ». Bientôt, on ne pourra montrer des images de la rue que lorsque tous les gens qu’on y aperçoit seront morts… De nos jours, nous pourrions presque parler d’une peur de l’image. Un ami me racontait récemment comment il n’avait pu prendre en photo ses propres enfants à la piscine municipale, car, selon le maître nageur, trop de pédophiles avaient agi ainsi auparavant… De nos jours, la photo de Marvin intitulée Femme prenant un bain de soleil, qui montre une femme en bikini surplombée par le corps d’un enfant qui semble la regarder, semblera-t-elle indécente à certains ?

David W. Marvin. Chroniques de rue — 1965-1975.

Avenue McGill College (entre De Maisonneuve et Président-Kennedy), jusqu’au 18 octobre