À la reconquête de la lumière originelle

Vue de l'exposition d'Arlene Shechet au ICA de Boston
Photo: Alan Wiener Vue de l'exposition d'Arlene Shechet au ICA de Boston

Au Musée d’art de Harvard, une expérience inusitée soulève de nombreuses questions. Est-ce une innovation majeure ou un non-respect de l’intégrité de l’oeuvre ?

De quoi s’agit-il ? En 1962, Mark Rothko réalisa pour l’Université Harvard une série de monumentaux tableaux pour une salle à manger située au 10e étage du Holyoke Center. Installées en 1964, devant des fenêtres allant du plafond jusqu’au sol, ses délicates peintures constituées de pigments et de colle de peau d’animal se sont rapidement décolorées. Il y eut même un malin qui crut amusant d’écrire son nom sur l’un des panneaux (un certain Alan C…). Toutes ces toiles furent retirées de la salle en 1979, mais une restauration sembla et semble toujours bien difficile, voire impossible à entreprendre, et le Musée de Harvard a même a pris la discutable décision de rarement montrer ces peintures, qui affichent des décolorations inégales… Personne n’aurait osé interdire la visite de La dernière cène de Léonard de Vinci, même si elle est très endommagée.

Pour tenter de retrouver la glorieuse luminosité des tableaux originaux, le musée a donc mis au point un système de projection ajustée grâce à un logiciel d’ordinateur qui accentue les couleurs en tenant compte des photos prises il y a plus de 50 ans. Le résultat est saisissant. Le visiteur oublie vite la mécanique de la chose et se croirait vraiment devant des oeuvres bien conservées. Malgré que les héritiers de Rothko — ses deux enfants qui s’étaient battus pour retrouver tous leurs droits dans les années 70 — aient donné leur accord (ils le disent d’ailleurs dans une vidéo clairement installée dans l’expo) à cette expérience non dommageable pour les tableaux, plusieurs historiens de l’art et critiques se sont demandé si cette installation respecte l’idée de l’oeuvre qui avait été pensée in situ. Rothko avait fait peindre les murs d’une couleur olive-moutarde, et avait élaboré sa murale pour qu’elle soit en face des fenêtres donnant une vue impressionnante sur Boston. Toute la question de l’humain face à l’immensité du monde se trouvait ainsi soulignée. Dans cette installation au Musée de Harvard, même si l’institution a recréé une salle aux mêmes dimensions que la salle à manger des années 60, cet aspect des choses est absent…

Ce cas nous rappellera aussi que bien des créations modernes, dont les nombreux matériaux, parfois expérimentaux, représentent des défis pour la conservation. La question de la sauvegarde des pièces en plastique, par exemple, représente déjà un casse-tête pour les musées.

Arlene Shechet et l’emprunt culturel

Le public montréalais se souviendra peut-être d’avoir vu son travail à la Galerie René Blouin en l’an 2000… L’artiste a eu depuis de nombreuses expos à New York, Washington, Berlin… Arlene Shechet a ces jours-ci sa première grande rétrospective dans un musée, à l’Institute of Contemporary Art de Boston. Vous pourrez y voir une série d’oeuvres qui s’inspirent de l’art asiatique, et en particulier de sculptures de bouddha. Vous y verrez aussi toute une série de sculptures en céramique assemblées avec des structures de bois, des socles de métal, autant de pièces où l’art non figuratif moderne dialogue avec l’art figuratif ancien et contemporain… Cela fait penser au travail des artistes québécois Gilles Mihalcean et Valérie Blass ou de l’artiste Danh Vo, qui est à l’honneur ces jours-ci à la Biennale de Venise. Le coeur de l’expo est sans nul doute cette installation où l’artiste mélange ses porcelaines récentes réalisées en résidence de création à Meissen en Allemagne avec des porcelaines de cette ville conçues au XVIIIe siècle, surtout à l’époque rococo. Un art trop éclectique ? Une oeuvre qui reflète bien notre rapport actuel à l’histoire et aux cultures du monde.

Mark Rothko’s Harvard Murals

Harvard Art Museum, Boston, jusqu’au 26 juillet

Arlene Shechet : All at Once

The Institute of Contemporary Art, Boston, jusqu’au 7 septembre