Rapports Est-Ouest

Vincent Van Gogh, «Le postier Joseph Roulin», 1888
Photo: MFA, Boston Vincent Van Gogh, «Le postier Joseph Roulin», 1888

L’hypothèse n’est pas nouvelle : l’art nippon aurait joué un rôle dans l’affirmation de l’art moderne en Occident. Avec maints exemples d’oeuvres, les historiennes de l’art Helen Burnham, Sarah E. Thompson et Jane E. Braun tentent même de démontrer comment les artistes européens et états-uniens de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle ont été influencés — c’est le mot utilisé à de nombreuses reprises dans l’expo — par l’art du Japon. Le moment initiateur de cette « influence » aurait été l’ouverture forcée par les armes des frontières du Japon par le contre-amiral états-unien Matthew Perry en 1853, après plus de deux siècles de Sakoku, de protectionnisme, d’isolationnisme nippon. Cette ouverture aurait entre autres alimenté la mode du japonisme — terme façonné en 1872 par le critique d’art Philippe Burty — en Occident. Voilà la théorie à la base de cette exposition montrée au Musée national des beaux-arts du Québec après avoir été présentée à Nashville, à Tokyo, à Kyoto et à Nagoya, où le Musée des beaux-arts de Boston possède un satellite.

En plus des nombreuses oeuvres présentées dans les salles, le tout nouveau médiaguide sur iPad du MNBAQ vous donnera une série d’importantes informations textuelles et d’images supplémentaires qui appuient cette démonstration. Vous y verrez des ressemblances thématiques et formelles entre le travail de Toulouse-Lautrec, Van Gogh, Monet, Vallotton (et de plusieurs autres) et l’art de Hokusai, Hiroshige, Kunisada, Chikanobu… Le Musée des beaux-arts de Boston détient la plus grande collection d’art japonais en dehors du Japon et elle présente ici plusieurs pièces exceptionnelles. Ce musée possède aussi des oeuvres marquantes de l’art impressionniste, de l’époque postimpressionniste et de l’art nouveau… Cette expo ne manque donc pas d’oeuvres majeures qui feront réfléchir à l’importance des échanges culturels.

Boomerang culturel

Il est intéressant de comparer l’approche de cette exposition à celle développée par le défunt historien de l’art Kirk Varnedoe, qui fut conservateur de la peinture et de la sculpture au Museum of Modern Art de New York. Dans son célèbre livre A Fine Disregard : What Makes Modern Art Modern, publié en 1990, ouvrage qui a grandement participé à transformer notre lecture de la modernité, Varnedoe analyse ces échanges artistiques et culturels entre l’Est et l’Ouest. Varnedoe expliquait alors comment ces interactions entre le Japon et l’Occident avaient été plus complexes et n’avaient pas fonctionné uniquement dans un sens. Il démontrait comment Hiroshige, Hokusai, artistes tant aimés par les Occidentaux, avaient eux-mêmes été fascinés par l’art européen et par les possibilités de jouer avec la perspective linéaire développée entre autres à la Renaissance. Varnedoe montrait en fait une concordance de préoccupation esthétique entre certains artistes japonais et occidentaux aux XIXe et XXe siècles. Il parlait même de « boomerang cultuel » ; le Japon aurait renvoyé à l’Occident ses questions formelles et thématiques… L’expo de Québec parle cependant peu de l’impact de l’art occidental au Japon. Varnedoe mettait aussi en garde contre cette lecture par influences artistiques ou sociales. L’artiste est plus qu’un être soumis aux charmes et à l’emprise d’une autre culture, mais est un individu s’appropriant délibérément des formes et des sujets pour tenter de transformer de l’intérieur sa culture.

Inspiration Japon – Des impressionnistes aux modernes

Jusqu’au 27 septembre au Musée national des beaux-arts du Québec



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