Désordre domestiqué à la 56e Biennale de Venise

BGL, qui représente le Canada à l’exposition internationale d’art, a été l’un des succès incontestés des Giardini.
Photo: Paolo Pellion di Persano BGL, qui représente le Canada à l’exposition internationale d’art, a été l’un des succès incontestés des Giardini.

Encore cette année, la Biennale de Venise est l’occasion de réfléchir sur les pavillons nationaux qui la caractérisent. La plus courue et ancienne des biennales d’art contemporain, qui fête d’ailleurs ses 120 ans, loge principalement dans les Giardini où des pavillons représentent une sélection de nations. Aux 29 privilégiés situés dans ce lieu s’en sont ajoutés d’autres, désormais répartis dans tout Venise. 89 pays présentent cette année leurs artistes.

Pour certains spécialistes, l’approche nationale implicite aux pavillons est caduque et même le signe d’un occidentalo-centrisme nuisible. Pour d’autres, elle renverse plutôt cette tendance en faisant voir les pays en périphérie. C’est l’avis du commissaire Okwui Enwezor, responsable cette année de l’exposition thématique, qui est l’autre composante majeure de la Biennale, sur laquelle je reviendrai.

Dans le catalogue de son exposition, le commissaire présente d’ailleurs en exergue des archives sur les pavillons et les jardins, rappelant que leur architecture et sa cartographie véhiculaient jadis la conception d’un monde paradisiaque. Contre cette idée du jardin idyllique, un espace hétérotopique dirait Michel Foucault, le commissaire en parle comme d’un lieu de désordre, à l’exemple des troubles qui agitent notre monde actuel.

Dépouillement et immersion

Cette prise de conscience n’est pas nécessairement observée par tous les pays, ce qui laisse encore aux Giardini des airs paisibles, en décalage avec les réalités plus dures. Certains artistes y sont allés de mythologie personnelle peu stimulante, telles les figures vedettes Joan Jonas (pour les États-Unis, honorée d’une mention spéciale) et Sarah Lucas (Grande-Bretagne).

Des avenues plus soutenues s’imposent toutefois avec Camille Norment (Norvège) et Céleste Boursier–Mougenot (France), qui ont mis en oeuvre des expériences sonores dans leur pavillon dépouillé. Des versions plus extrêmes de dénuement sont proposées dans les interventions in situ de Marco Maggi (Uruguay) et de Heimo Zobernig (Autriche). L’un, dans un monochrome blanc, a déployé sur les murs des vues miniatures de villes imaginaires. L’autre a imbriqué un volume noir redessinant l’architecture même du pavillon.

Dispositif ludique

C’est par une stratégie opposée que BGL (Canada) a procédé, faisant l’un des succès incontestés des Giardini. Le trio de Québec a transmuté le petit pavillon en un parcours passant d’un dépanneur à un atelier foisonnant. De la vente au recyclage compulsif, le trajet culmine sur le toit où une sorte de machine à boules géante se joue de notre monnaie. Ludique, l’ensemble du dispositif confronte les typicités locales à une variété de statuettes et d’effigies religieuses ou de la culture populaire, dont aucune n’a conservé son intégrité. Dans une veine similaire, Maria Papadimitriou (Grèce) a camouflé son pavillon, mais en reconstituant à l’identique un commerce artisanal de fourrure, proposant une allégorie de la dissidence face à une économie mondialisée.

Le duo C. T. Jasper et Joanna Malinowska (Pologne) donne à voir dans un film une autre allégorie ambitieuse qui revisite par la critique le projet fou dépeint par Werner Herzog dans Fitzcarraldo. Avec le concours de la communauté locale, ils ont fait jouer dans un petit village haïtien un opéra polonais, ravivant les liens historiques partagés entre les pays, unis contre l’armée de Napoléon. Ici en filigrane, la question (post)coloniale s’impose d’emblée et avec intelligence dans le pavillon de la Belgique. Par exemple, Vincent Meessen, qui a invité d’autres artistes avec lui, présente une vidéo tournée à Kinshasa dévoilant la participation d’intellectuels congolais dans l’Internationale situationniste.

L’Allemagne aborde les sujets du travail et de l’immigration dans un pavillon altéré pour le visiter sur sa verticalité et modifié jusque dans ses dalles, clin d’oeil peut-être à Hans Haacke, qui les avait pulvérisées en 1993, contre le spectre du nazisme. Entre le document et la fiction, les installations vidéo de Hito Steyerl et de Jasmina Metwaly/Philip Rizk abordent avec mordant, inventivité et humour des enjeux graves. La réalité des tensions sociales, dont les motifs sont économiques, politiques ou religieux, n’a d’ailleurs pas manqué de surgir, mais aussitôt étouffée, dans cette Biennale. Elle a vu deux participations nationales devoir se retirer (Kenya et Nigeria) et la fermeture du pavillon de l’Islande ordonnée par la Ville de Venise, embarrassée par cette église transformée en mosquée par l’artiste Christoph Büchel.

Diaspora et migration

C’est l’Arménie qui a reçu le Lion d’or pour la meilleure participation nationale. Plus qu’un geste symbolique, en ce centenaire du génocide arménien, le prix récompense une proposition de calibre. Les oeuvres fortes de 18 artistes de la diaspora ont été réunies au monastère San Lazzaro, sur l’île du même nom, où le moine Mekhitar, persécuté par l’Empire ottoman, a trouvé refuge au XVIIIe siècle. Identité, racines et territoire se nouent singulièrement dans un nécessaire exercice de mémoire qui résonne avec d’autres tragédies plus récentes, comme le met en évidence Dipossession, un des meilleurs événements collatéraux de la Biennale. Dans cette expo collective qui nous amène aussi en périphérie des Giardini, il s’agit d’autres migrations forcées, celles aux frontières de l’Ukraine, de la Syrie et au large de Lampedusa.

56e Biennale de Venise

Dans les Giardini et ailleurs dans Venise jusqu’au 22 novembre