Sortir Rodin du moule

Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir

L’exposition sur Auguste Rodin, présentée au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), est une des meilleures expositions que j’ai vues depuis longtemps dans cet établissement. Certes, le propos qui y est développé n’est pas absolument nouveau. Entre autres, l’historienne d’art Rosalind Krauss a déjà travaillé dans cette veine dans son livre L’originalité de l’avant-garde et autres mythes modernistes, en explorant la question de la répétition des formes chez Rodin. Et, l’an dernier, le Musée d’art et d’histoire de Genève consacrait une expo à un volet de la question ici disséquée, en analysant la place de l’accident dans la création du sculpteur.

Mais cet événement Rodin au MBAM élargit la relecture du travail de cet artiste, en tentant d’examiner tous les procédés d’atelier qu’il avait développés. Entre autres, vous y verrez, très bien expliqué, comment Rodin fut un créateur qui toute sa vie a expérimenté avec les formes et les matériaux. Cette expo parle en effet de son travail d’agrandissement de sculptures, de fragmentation de formes, de « marcottage », c’est-à-dire d’assemblage entre toute une série de parties de corps, d’« abattis », de morceaux de plâtre représentant des bras, des jambes, des troncs que Rodin conservait et qui, « recousus », « bouturés » ensemble, laissaient apparentes les « coutures », les lignes de greffe… Voilà qui est déjà en soi une révolution artistique. Il y a chez Rodin un « art combinatoire » de pièces détachées, un répertoire de formes collées ensemble qui ne cachent pas les signes de leur suture. En cela il est un moderne. Une des caractéristiques de la modernité picturale est d’avoir insisté sur la matérialité de la peinture. Une peinture moderne montre qu’elle est avant tout de la couleur, des textures et des formes sur une surface plane. Rodin a réalisé quelque chose de tout à fait similaire avec la sculpture.

Travailler par morceaux

Au premier coup d’oeil, le visiteur pourra croire que cette exposition montre des oeuvres inachevées. Ce n’est pas le cas. Pour Rodin, la sculpture fragmentée est une oeuvre à part entière, digne de l’antique. Nous pourrions en effet voir, dans cette manière de travailler par morceaux, un écho aux fragments de figures grecques ou romaines. Pour tenter d’être aussi sublimes que les antiques, les sculptures de Rodin devaient être déjà fragments. Comme si le grand art devait incorporer en sa chair de plâtre, de glaise, de marbre ou de bronze les signes de l’érosion des siècles. Comme si le géant Rodin voulait se coltiner au dieu Cronos. Plusieurs oeuvres, dont Méditation ou son Monument à Victor Hugo, furent d’ailleurs présentées avec des morceaux en moins, comme « mutilées » ou amputées de leur bras, de leurs mains… Cette fascination pour l’Antiquité pousse même Rodin à inclure ses figures dans des coupes ou copies de coupes béotiennes ou étrusques.

Rodin a aussi su utiliser à son profit esthétique le travail du hasard. Récemment, en conférence, l’historienne d’art Antoinette Le Normand-Romain expliquait cela avecfinesse, et comment, par exemple, pour son oeuvre La Terre, Rodin avait conservé une terre cuite qui s’est cassée et déformée lors de la cuisson. À une étudiante triste d’avoir cassé une sculpture, Rodin avait écrit qu’il fallait « apprendre à faire sien l’accident »…

Métamorphoses. Dans le secret de l’atelier de Rodin

Au Musée des beaux-arts de Montréal jusqu’au 18 octobre