Le dessin comme processus ouvert

Dans la série Une certaine instabilité émotionnelle (détail), Sophie Jodoin confirme une approche du dessin davantage tournée vers les affects, plus intime et littéraire.
Photo: Sophie Jodoin/Courtoisie Battat Contemporary Dans la série Une certaine instabilité émotionnelle (détail), Sophie Jodoin confirme une approche du dessin davantage tournée vers les affects, plus intime et littéraire.

Le dessin est au coeur de la pratique de Sophie Jodoin, ce dont témoignent encore une fois les deux expositions en cours de son travail. De nature bien distincte, les projets ont cependant en commun de reposer sur la collaboration et, par leur forme, de transformer le regardeur en lecteur attentif.

C’est justement à la librairie spécialisée en art actuel Formats, qui invite ponctuellement des artistes à cibler des publications, que Sophie Jodoin y va d’un premier projet. En plus de sa sélection d’ouvrages sur le dessin, elle a revisité l’exposition notoire de l’artiste américain Mel Bochner dont le titre constitue le programme : « Working Drawings and Other Visible Things on Paper not Necessarily Meant to Be Viewed as Art ».

L’artiste reprend à cette exposition de 1966, passée à l’histoire pour avoir été la première d’art conceptuel, la présentation de quatre cartables noirs répartis sur autant de socles. Suivant la formule établie par Bochner, Jodoin a invité plusieurs artistes à lui soumettre par courriel textes, esquisses ou autres documents interrogeant la pratique du dessin. Chaque document reçu a été photocopié en quatre exemplaires et rangé dans les cartables par nom d’artiste en ordre alphabétique.

L’invitation a fait mouche et c’est près de 80 artistes qui ont répondu à l’appel de Jodoin. Comme Bochner, mais à l’époque dans un rôle encore sans précédent, Jodoin se fait artiste-commissaire.

Cartables

Les propositions reçues vont dans plusieurs sens et attestent du plaisir des participants à se prêter au jeu de l’artiste. Certaines montrent des études d’oeuvres (Dominique Blain, Sarah Betrand-Hamel), alors que d’autres dévoilent les entours de leur création : Annie Descôteaux a envoyé l’image de ciseaux, son outil de travail, et Jérôme Fortin, la reproduction d’un album de Steve Reich, sa musique d’atelier. Jean-Pierre Gauthier a quant à lui écrit : « Je dessine tellement mal », tandis qu’Angela Grauerholz dresse « une liste de lecture sur le dessin, in progress ».

D’autres font des clins d’oeil à la source initiale : Claire Savoie détourne et répète l’énoncé d’une autre oeuvre de Bochner, « Language Is not Transparent », alors qu’Étienne Tremblay-Tardif exploite le photocopieur pour parasiter le texte du livre Governing by Debt. Le photocopieur, Bochner en avait photocopié le mode d’emploi pour l’insérer également dans ses cartables…

Autoréférentielle, certes, l’exposition consistait aussi pour Bochner à élever le dessin, et les autres notes de travail, au statut d’oeuvre d’art. Il s’inscrivait ainsi dans la lignée du pionnier Marcel Duchamp qui, pour accompagner son énigmatique Grand verre (1915-1923), avait réalisé La boîte verte (1934). Oeuvre d’art elle-même à part entière, la boîte réunissait toutes les réflexions théoriques et poétiques à propos de la première. L’exposition de Bochner précédait également d’un an la parution de l’article décisif de Sol Lewitt sur l’art conceptuel. Dans celui-ci, il affirmait que toutes les étapes intermédiaires d’une oeuvre étaient dignes d’intérêt, voire davantage que le produit final.

Exposition solo

En revisitant cette oeuvre mythique de l’art conceptuel, Sophie Jodoin en fait connaître certains enjeux, tout en prenant aussi d’avec elle ses distances. Son exposition solo à la Battat Contemporary confirme en effet une approche du dessin davantage tournée vers les affects, plus intime et littéraire.

L’installation Une certaine instabilité émotionnelle se présente en deux parties. Des tables donnent à voir de petits dessins qui déclinent dans une facture expressive nimbée de mystère des lieux et des objets, voire des fragments de corps. De l’autre côté, des énoncés sont donnés à lire suivant la cadence automatique d’un carrousel à diapositives. Des questions se font insistantes, interrogeant les habitudes de vie et la condition physique ou mentale. « Perdez-vous la voix quand vous êtes triste ? » lit-on par exemple.

Ambigu, l’interrogatoire semble motivé par une discipline des corps ou, mieux, inviter au souci de soi. Il reste que, comme le suggère à l’amorce de l’exposition le texte rédigé par Céline Huyghbaert invitée par l’artiste, l’installation met en scène des fragments propices à des récits qui prennent forme et qui se perdent ensuite bellement dans les méandres de la pensée.

Dessin

Librairie Formats (2, rue Sainte-Catherine Est)

Une certaine instabilité émotionnelle

Battat Contemporary (7245, rue Alexandra, local 100), jusqu’au 30 mai