L’art d’interpréter l’art: suivre la voix d’Oscar Wilde

Dans l’installation vidéo «A Lecture on Art», un écran montre le travail de l’acteur à partir d’un texte d’Oscar Wilde.
Photo: Veronica Mockler Dans l’installation vidéo «A Lecture on Art», un écran montre le travail de l’acteur à partir d’un texte d’Oscar Wilde.

Voici une exposition qui traite de la question de l’interprétation. Elle nous invite d’ailleurs à la décoder de plusieurs manières.

Les deux oeuvres mises en scène par Nelson Henricks pourraient nous inviter à parler de la transposition d’une idée d’un moyen d’expression à un autre. Dans l’installation vidéo A Lecture on Art, un écran montre le travail de l’acteur — incarné par Henricks — qui interprète un texte projeté sur un autre écran — un extrait d’une conférence sur l’art de 1882 par Oscar Wilde —, alors que sur deux autres murs se donnent à voir le décor et les moyens utilisés pour un bruitage qui pourrait donner corps, d’une autre manière, aux propos du texte wildien.

Cette expo pourrait être aussi analysée comme reprenant le concept des correspondances tel que préconisé par Baudelaire ou Rimbaud — pensons au poème Les voyelles. L’expo débute d’ailleurs par l’oeuvre Monochrome A to Z (for Grapheme-Colour Synaesthetes) qui nous fait passer d’un mur rempli de 26 feuilles de papier, emplies chacune d’une lettre de l’alphabet, à un autre mur sur lequel 26 monochromes sont accrochés… Par quelle transposition magique ces lettres correspondent-elles à une couleur ? Dans le texte de présentation, Henricks est décrit comme synesthète, c’est-à-dire affligé de cette maladie qui fait qu’une perception normale par un sens est accompagnée par une perception supplémentaire anormale par un autre sens…

Mise en abîme

Mais pour décoder cette expo, j’ai choisi un autre angle.

Cette expo est en fait une complexe et ironique mise en abîme sur notre désir de comprendre et de simplifier les oeuvres d’art. Monochrome de A à Z fera penser à ces ouvrages, pour les nuls, qui tentent de vulgariser les idées les plus complexes. Quant à A Lecture on Art, elle fait référence à ces essais, souvent sérieux, qui, au moins de Ruskin à Gombrich, tentèrent de trouver les bons mots pour expliquer l’art. L’oeuvre d’Henricks nous invite en particulier à analyser la façon dont Wilde a su rendre plus accessible l’art. Détaillons les circonstances de la conférence de l’écrivain anglais ici reprise par Henricks.

1881: Wilde sert de modèle pour un personnage de l’opéra comique Patience. Il y symbolise le ridicule maître à penser de la nouvelle École d’esthétique d’Angleterre. Voulut-il répondre à ses détracteurs ou profiter de la pub ? Il part en tournée aux États-Unis durant plus d’un an et donne des conférences. Pourquoi ce dandy, ce mondain, qui utilisait un humour plein de sous-entendus et qui avait alors si peu créé, fut-il aussi bien reçu par les bourgeois que par les ouvriers et les cow-boys ? Cela restera un mystère aussi grand que le succès de Liberace… Wilde avait un charisme indéniable. Il fut l’interprète fabuleux de sa vie, mais aussi un messager hors du commun pour les arts auprès du public. Même si dans ces conférences il s’attaqua aux mauvais goûts des Yankees, il fut néanmoins célébré par eux et même personnifié par des imitateurs, dont Hellen Potter. Et c’est en fait grâce à elle que nous en savons plus sur l’art de la parole de Wilde. Elle transcrivit unde ses discours en y ajoutant plein de signes indiquant ses intonations. Et c’est ce texte annoté, finalement assez banal, qu’interprète Henricks.

À travers ce texte, pourrions-nous enfin percer les mystères de l’amour de l’art ? Pas si simple. À voir cette expo, on se rendra compte que c’est justement l’énigme du sens de l’art qui le rend si captivant…

A Lecture on Art

Nelson Henricks, au Centre Dazibao (5455, av. De Gaspé) jusqu’au 20 juin