Ceci n’est pas un chameau

Il y a dans cette exposition une volonté de donner à ces dessins d’enfants une valeur scientifique.
Photo: Andrée Anne Vien Il y a dans cette exposition une volonté de donner à ces dessins d’enfants une valeur scientifique.

Nos yeux voient un chameau, mais c’est le mot « cheval » qui est inscrit au bas de la feuille. Plus loin, le fleurdelisé, ou la chose qui y ressemble, affiche en guise de fleur de lys des étoiles. Le drapeau canadien, lui, a pris des couleurs africaines (vert-jaune-rouge) et arbore un trait plus proche du lombric que de la feuille d’érable.

Rien n’est pourtant sens dessus dessous dans la petite galerie du Centre culturel Georges-Vanier. Au contraire, tout dans l’exposition Les imaginaires tangibles est soigné, ordonné et plutôt sensé. Derrière l’aspect farfelu et naïf des représentations se profile le sérieux d’un monde vu autrement.

Une centaine de dessins au feutre et aux crayons de bois composent cette expo signée Andrée Anne Vien. Travailleuse culturelle dans un centre d’art de Westmount, l’artiste a une carrière pour le moins discrète. Il faut dire que ses projets naissent après une forte dose d’implication en dehors des heures passées à l’atelier.

À la manière d’une documentariste ou d’une travailleuse sociale, Andrée Anne Vien base sa pratique sur la rencontre des gens. C’est sa soif de découvrir des cultures, par exemple, qui l’a amenée en 2008 à réaliser un projet de dessin dans des restos montréalais dits ethniques.

L’actuelle exposition découle de stages en coopération internationale en Afrique réalisés en 2007 et en 2009, ainsi que d’un projet de médiation culturelle tenu à Montréal avec des enfants. Autant là-bas qu’ici, les participants ont été invités à dessiner l’exotique par le biais d’une question du genre « quel pays aimerais-tu découvrir ? ».

C’est surtout l’imaginaire africain qui est mis en valeur dans le centre municipal de la Petite-Bourgogne. Andrée Anne Vien a isolé certains dessins ramenés du Burkina Faso et du Bénin, les a reproduits de sa propre main et offert ainsi une inusitée nomenclature visuelle.

Valeur scientifique

La principale série, dont chacune des entrées est disposée sur carton, est un vaste panorama intitulé Inventaire des animaux, plantes, poissons, drapeaux et instruments de musique. L’orthographe parfois erronée d’un « chient » ou d’une « fleure » rappelle certes le décalage entre deux réalités. Elle certifie aussi l’authenticité du contexte de création. Il y a dans cette expo une volonté de donner à ces dessins d’enfants une valeur scientifique, un peu à la manière de ce que l’Europe a fait, à l’époque de la Nouvelle-France, des premières images du castor et d’une faune méconnue.

Sur un autre mur, la série Architectures tourne presque au rêve, avec des croquis qui donnent à la maison canadienne des airs de maison de poupée. Sur des tables, on trouve les dessins des Montréalais, les originaux, tout comme certains réalisés par les Africains.

C’est le côté anthropologique de l’expo, la preuve que tout cet imaginaire vient de vraies têtes, comme celle qui voit le Canada comme « un arbre qui contient du fruit que tout le monde aime » [sic]. « C’est pourquoi tout le monde veulent aller au Canada » [sic], écrit encore cette âme sensible dont l’arbre, un « manguier » bien garni, semble être la synthèse de toute l’expo. Andrée Anne Vien l’a, en tout cas, reproduit plus d’une fois.

Simple en apparence, complexe dans le processus de création, le projet Les imaginaires tangibles respire une belle fraîcheur. Il est plutôt rare en effet que des dessins d’enfants soient cités de la sorte. Il n’est pas étonnant par ailleurs que l’expo prenne place dans un centre en marge de tout réseau, même de celui des maisons de la culture. Osons croire cependant que, si une galerie privée ou un centre d’artistes de renom avait reçu une telle production, elle ou il aurait daigné y jeter un oeil attentif.

Les imaginaires tangibles

Andrée Anne Vien, au Centre culturel Georges-Vanier (2450, rue Workman), jusqu’au 7 juin