Le nouveau Whitney Museum, un espace magnifié pour montrer l’Amérique

Le nouveau Whitney Museum, situé dans le district new-yorkais du Meatpacking, a récemment été inauguré par Michelle Obama. Le nouveau lieu, dessiné par Renzo Piano, a doublé ses surfaces d’exposition.
Photo: Neilson Barnard Getty-AFP Le nouveau Whitney Museum, situé dans le district new-yorkais du Meatpacking, a récemment été inauguré par Michelle Obama. Le nouveau lieu, dessiné par Renzo Piano, a doublé ses surfaces d’exposition.

Impossible de se tromper. Il suffit de suivre la High Line, ce parc urbain perché sur une ancienne voie ferrée, qui longe Manhattan de la 30e Rue au district de Meatpacking. Au bout de la ligne, là où, autour de la rue Gansevoort, s’affairaient les grossistes en viande avant que les bars gais n’investissent le quartier, se dressent deux édifices qui ne laissent pas indifférent. Le premier, l’hôtel Standard, a été imaginé par le promoteur et hôtelier André Balazs et dessiné par l’agence Ennead Architects. Achevé en 2009, c’est un haut édifice perché sur pilotis, façon Le Corbusier, aux façades élégantes et délicieusement transparentes, ce qui génère un ensemble de vues splendides sur l’Hudson, et réciproquement, sur l’intérieur des chambres. Le Standard fait un tabac auprès d’une clientèle branchée.

Mais son plus proche voisin, tout juste inauguré par Michelle Obama, est appelé lui aussi à une belle renommée. Il s’agit du bâtiment du Whitney Museum, le musée d’art américain, qui a quitté le 945 Madison Avenue et le célèbre édifice brutaliste construit en 1966 par Marcel Breuer (1902-1981). Il se faisait par trop étroit au regard d’une collection qui n’a cessé d’augmenter depuis sa fondation en 1931 par Gertrude Vanderbilt Whitney.

Renzo Piano, devenu aujourd’hui l’un architectes les plus célèbres du monde, a été chargé de la construction du nouveau musée, comme il devait l’être de l’agrandissement de l’ancien édifice, après qu’un projet de Michael Graves puis un autre de Rem Koolhaas eurent été refusés tour à tour, bloqués par le voisinage pour de classiques motifs patrimoniaux, ou refusés pour leur modernité. L’étrange chef-d’oeuvre de Breuer reste donc livré à lui-même, prêté au Metropolitan Museum, toujours à court d’espace malgré son gigantisme.

422 millions de dollars

Le Whitney transposé a pu lui aussi se déployer à l’aise, doublant ses surfaces d’exposition, qui passent à 50 000 pieds carrés (4650 m2), à quoi s’ajoutent 13 000 pieds de terrasses (1200 m2), pour 350 000 visiteurs annuels. L’ensemble a coûté 422 millions de dollars (soit le budget de la Philharmonie de Paris…), financé par les donateurs et le mécénat à hauteur de 752 millions, une part notable devant aller à la fondation.

Mais le nouveau musée laisse dubitatif, autant que le gros bloc de Breuer, dans ses premières années, avec sa façade en escalier inversé. Peut-être troublé par ce modèle grandiose, et par les vieux effluves d’abattoir du nouveau quartier, Piano a joué une sonate architecturale surprenante pour un constructeur familier de l’élégance et de la rigueur. Non que l’objet Whitney de la rue Gansevoort soit exempt de ces qualités, mais elles sont interprétées à la mode de Breuer, qui savait être amateur de situations bancales, aussi bien qu’attentif au confort d’une chaise, lorsqu’il se faisait designer. Pas un trait ici qui relève de la symétrie ou donne un classique sentiment d’équilibre. Comme l’avait écrit la critique du New York Times, Ada Louise Huxtable, à propos du Whitney 1966 : la bonne architecture est « une synthèse insaisissable et presque contradictoire des mots efficacité et beauté ».

Est-ce à dire que le nouveau Whitney n’est pas beau ? Mais si, il est beau… Enfin pas trop, si on lui retire le paysage du fleuve Hudson et l’ample respiration que lui donne le paysage Meatpacking, majoritairement industriel et bas de plafond. Sans le soleil si lumineux que la chance a offert aux journées d’inauguration, ce fier vaisseau blanc tangue un peu du côté du pétrolier ou de la plate-forme de forage, ce qui rappellera les critiques qu’avait dû supporter à sa naissance le Centre Pompidou, lui aussi fils de Piano.

Espaces magnifiés

Peut-être pas 100 % beau, donc, mais bien conforme à sa fonction lorsqu’on en fait le tour : vastes baies tout en largeur, qui indiquent autant de généreuses prises de lumière ; plafonds tout en hauteur ; terrasses et escaliers à foison, propices à la respiration. Voilà de quoi éloigner le fantôme de Madison Avenue, où grésillait un léger sentiment de claustrophobie, dû à la rareté des ouvertures. Allons jusqu’à dire que les défauts (relatifs) du Whitney de Breuer se trouvent comme retournés. Entrons. Tous les espaces sont magnifiés, pleins d’une belle clarté. Les salles sont vastes, partagées par des cimaises disposées avec une luminosité et une régularité qui esquivent l’impression de labyrinthe, trop fréquente dans d’autres institutions récentes. L’accrochage en profite : les oeuvres sont placées à bonne distance l’une de l’autre, ce qui leur évite de s’insulter par couleur ou par format interposé.

Conséquence : les oeuvres que les habitués du musée avaient vues et revues prennent un délicieux coup de frais. Les jambes lourdes ? Connais pas ! La générosité des circulations n’a d’égal que la facilité des échanges d’un étage à l’autre grâce à une belle batterie d’ascenseurs qui, comme à Madison, incluent un très large monte-charge, utilisables par le public.

Le Whitney n’avait pas la renommée, au moins auprès des étrangers, qu’ont le Metropolitan (5 millions de visiteurs annuels) ou le MoMA (plus de 3 millions), dont la vocation est aussi plus universelle. Il était et reste 100 % américain, et même états-unien. Sur une collection de 21 000 oeuvres, 600 pièces et 400 artistes sont exposés dans une présentation à laquelle Adam D. Weinberg, patron de l’institution, et Donna De Salvo ont donné ce titre un poil énigmatique : America Is Hard to See. Comme entité picturale, l’Amérique est difficile à cerner. Manière de renvoyer dans les cordes une partie du public ou — plus grave — des gourous du marché de l’art, qui pourraient ne pas se reconnaître dans les choix opérés : peu d’installations, les Warhol, Koons ou Basquiat restés majoritairement en cave, au profit de la « peinture-peinture » d’un Hopper ou d’une O’Keeffe. Rien que de très « civilisé », en somme.

50 000
C'est le nombre de pieds carrés (4650 m2) consacrés aux surfaces d'exposition, à quoi s’ajoutent 13 000 pieds de terrasses (1200 m2), pour 350 000 visiteurs annuels.
21 000
C'est le nombre d'oeuvres que compte la collection, dont 600 pièces et 400 artistes sont exposés dans une présentation titrée: «America Is Hard to See».