L’expérience d’oublier et de se souvenir

Une exposition qui thématise les processus de l’oubli et de la mémoire.
Photo: Vidéo de Chih-Chien Wang Une exposition qui thématise les processus de l’oubli et de la mémoire.

L’artiste Chih-Chien Wang clôt un cycle de deux ans de création avec une installation d’envergure à la Fonderie Darling, là où, de 2010 à 2014, il a bénéficié d’un atelier. Projections vidéo, photographies et oeuvres à instructions composent le parcours de cette exposition qui thématise les processus de l’oubli et de la mémoire. L’expérience en est saisissante.

Ces thèmes ont déjà été abordés par l’artiste alors que, dans ses oeuvres antérieures avec lesquelles il s’est fait connaître, il auscultait en détail son quotidien, pour l’essentiel des photos cadrées serré d’objets domestiques, d’aliments et des membres proches de sa famille présentés dans le dépouillement de vues frontales. Or, ici, l’artiste s’est enjoint la participation de 10 personnes gravitant dans le monde culturel, comédiens, auteurs, musiciens et danseurs, qu’il a notamment plongées dans un studio de tournage où leur jeu fait naître plusieurs récits appelés à se transformer.

Le coeur de l’exposition est une vidéo qui rend compte de ce tournage et dont la durée d’une heure trente marque aussi un tournant dans le travail de l’artiste, plutôt habitué à capter des instants brefs. La trame du film est complexe, tissée de fragments avec des participants qui jouent leur rôle ou des personnages fictifs. Au studio de tournage s’ajoutent d’autres lieux qui surviennent dans le film de façon abrupte. De surcroît, au moins trois caméras différentes ont capté les images, dont l’action dévoile souvent le tournage lui-même. La perche de son, les caméras, les rails, les techniciens et l’artiste enrichissent de leur présence une dimension de ce film qui embrouille constamment le réel et la fiction.

Le visionnement implique un effort qui fait appel justement à la perte et à la mémoire. Constater que le même film, semble-t-il, joue plus loin ajoute de l’inconfort à l’expérience, dont l’oeuvre tire pourtant sa force.

Père et fils

À la demande de l’artiste dans le film, les participants se présentent. Ils sont également filmés en train de placer leurs personnages. Ceux d’un fils et d’un père reviennent à plusieurs reprises, déclinés, par un, dans le récit d’une expérience vécue et, par d’autres, dans le jeu de la narration ou dans l’interprétation d’une danse. Les paroles et les corps performent le souvenir avec tous les décalages possibles, avec une source dont la véracité sera également mise en doute.

L’oeuvre explore donc avec finesse la façon de faire sien le récit des autres. Plusieurs mécanismes de projection et d’identification dans les histoires sont ainsi convoqués. Cela affleure avec sensibilité quand l’artiste intercale un long plan-séquence d’un enfant mangeant une pomme, son fils. Cet enfant, suggère le montage, aura-t-il plus tard des souvenirs à l’exemple de ceux relatés par un des personnages adultes à propos de son père bienveillant ? Le propos devient ainsi personnel, intime et émotif, alors que des ruptures de ton dévoilent la mise en scène, le jeu et la fiction.

La finale exploite avec brio la structure du tournage avec plusieurs caméras. L’une d’elles tourne en plan continu sur des rails circulaires et fait découvrir progressivement, au fil des 15 dernières minutes, les musiciens du groupe Sina Bathaie, à commencer par son leader, le joueur de santour. À la faveur des affects qui induisent des impressions possiblement trompeuses, leur musique envoûte et donne à la dernière déclaration d’un personnage à propos de l’authenticité une tout autre portée.

L’artiste a inscrit ce film dense au sein d’un parcours ponctué par la présence des photographies qui donnent à voir les silhouettes minuscules de deux personnes marchant dans l’étendue blanche d’un paysage d’hiver. Elles font écho à notre déplacement dans l’espace d’exposition. D’autres oeuvres invitent à se délester d’un objet en échange d’un autre laissé là. Ces objets banals, peut-être du type que l’artiste a déjà photographiés, surgissent ainsi dans l’espace réel et sont susceptibles à leur tour, du seul fait d’être choisis, d’enclencher d’autres histoires.

Chih-Chien Wang / The Act of Forgetting

Fonderie Darling (745, rue Ottawa à Montréal), jusqu’au 24 mai.